En littérature, les écrivains qui se contentent d’un succès public, tout comme ceux auxquels suffit une ésotérique renommée, s’accommodent également bien de ces deux formes opposées de la gloire. Mais il y en a d’autres, ceux dont l’œuvre, sans s’imposer à tous du seul droit de foudroyer, comme du Shakespeare ou de l’Hugo, offre à chacun le loisir d’exercer sa critique incompétente et incomplète, sa bégayante ou inepte glose, ses jugements superficiels et erronés dont les mauvaises humeurs et les mauvaises fois, alternées d’incurables incompréhensions, pour manifestes qu’elles soient, ou à cause de cela même, n’en dégagent pas moins quelque chose de délétère et de corrosif comme la chute continuelle sur un marbre, d’une goutte d’acide.

Qu’est-ce alors qu’elles opèrent sur ce délicat pétale de fleur rare en lequel se peut transformer l’impressionnabilité d’un sensitif artiste? Ceux-là, quel que puisse être le visage de leur désintéressement ou le masque de leur indifférence, ceux-là sont condamnés à vivre troublés, véritables eauton-timoroumenoi de notre civilisation, comme ils le furent de l’ancienne qui avait trouvé pour eux cette appellation typique: rongeurs d’eux-mêmes, et, par ailleurs, cette définition de leur nature: maxime facti sunt suspiciosi, semperque credunt calvier. (Sont faits particulièrement soupçonneux, et croient toujours être lésés.)

Goncourt, à qui je citais un jour ce texte et que j’y sentais intéressé, fut, avec et après son frère, un transcendantal exemple de cette loi d’asymétrie dont Gautier a révélé l’arcane et précisé la formule dans cette phrase finale de l’oraison funèbre de Jules: «Il y avait peut-être après tout là-dessous un chagrin secret. Il manquait à Jules de Goncourt, apprécié, fêté par les maîtres de l’esprit... eh! quoi? Le suffrage des imbéciles. On méprise et on éloigne le vulgaire. Mais s’il se le tient pour dit et ne revient pas, les plus fières natures en conçoivent des tristesses mortelles.»

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C’est le propre des esprits pénétrants et illuminés de ne pas voir que juste, mais loin et pour longtemps, et d’édicter des verdicts qui non seulement n’ont point à s’amender, mais se fortifient et justifient, gardant toujours, avec le mérite de l’antériorité, une acuité où les autres n’atteindront plus, sans fin surprenante et nouvelle. Telle la suave et savoureuse page de Baudelaire que nous lisait l’autre jour, à Douai, M. Catulle Mendès, la révélant à beaucoup, la rappelant à plusieurs. Nulle, en effet, ne contiendra jamais, résumée, résorbée en des termes d’atmosphérique langueur et d’électrique résonnance, plus de l’âme universellement amoureuse de Desbordes-Valmore.

Ces rêveries d’avant-garde, les unes plus métaphysiques, d’autres biographiques seulement, jouent, dans l’édifice d’une réputation, le rôle des assises premières aux fondations des architectures.

Et le final groupement en triomphal portique, ou en édifiante chapelle, de leurs cultes posthumes, de leurs zélations d’outre-tombe, semble une littéraire transposition de ces constructions-mosaïques de la foi, de ces temples dont chaque pierre, hommage d’un fidèle guéri ou d’une ouaille lénifiée, porte le nom du donataire, érigeant ainsi vers le ciel et dans l’histoire une forêt, de reconnaissants piliers, une pyramide de chantantes sculptures.

Et ces pierres, comme celles de l’éphod, ont chacune leur part de symbolisme ardent, révélateur et mystérieux, sans que l’archivolte ou l’architrave, l’entablement ou le vousseau, le modillon ou le listel, aient plus de droit à notre piété et à nos laudes dans l’élan de notre foi et l’élancement de notre prière. Mais avec une ferveur, seule, plus reconnaissante pour cette pierre angulaire, base de l’église «au cintre surbaissé» où passent et pleurent les âmes.

Quels que soient l’intérêt apologétique de l’article de M. Rosny, la valeur historique et sentimentale des émouvantes pages de M. Daudet, dans lesquelles le respectueux avenir écoutera palpiter les dernières pulsations de l’illustre défunt, et qui sont la dalle même incisée et fleurie de son littéraire sépulcre—le subtil portrait contemporain de Gautier que je citais tout à l’heure, se peut, entre tous, dans l’exégèse de Goncourt, assimiler à l’une de ces pierres aux caractères originaux et prophétiques non démentis par les réalisations ultérieures.

On pourrait la récrire cette phrase initiale, et s’écrier encore, aujourd’hui, avec cette solennelle modification reconstitutive: «La voilà donc refaite, cette individualité double qu’on appelait familièrement les Goncourt»—et réunir enfin dans l’immortalité à ce premier arrivé dans la mort, ce grand et triste distancé «qui luttait à chaque pas, comme s’il eût eu les pieds embarrassés dans les plis du linceul fraternel», et dont leur ami Théo nous a éloquemment légué l’image dédoublée et désolée: «Edmond, dans sa stupeur tragique, avait l’air d’un spectre pétrifié, et la mort, qui ordinairement met un masque de beauté sereine sur les visages qu’elle touche, n’avait pu effacer des traits de Jules, si fins et si réguliers pourtant, une expression d’amer chagrin et de regret inconsolable. Il semblait avoir senti, à la minute suprême, qu’il n’avait pas le droit de s’en aller comme un autre, et qu’en mourant il commettrait presque un fratricide. Le mort, dans son cercueil, pleurait le vivant, le plus à plaindre des deux, à coup sûr.»