Oui, tel, et sous ses cheveux blancs que Gautier voyait «se décolorer et pâlir à mesure qu’on approchait du terme fatal et de la petite porte basse où se dit l’éternel adieu», nous admirâmes, ce jour, et notre mémoire évoque ce noble visage pour lequel une dame d’esprit vif avait trouvé cette définition humoriste: une perle noire dans de la dentelle.

Certes la façon qu’avait ce grand homme d’interpréter l’amitié, d’entendre la camaraderie, n’était pas du goût de plusieurs, qui ne savent point mettre au-dessus de la lésion de la sensibilité la curiosité du phénomène. Goncourt aurait en effet volontiers spécifié pontificalement (le pontificat n’étant pas pour déplaire à l’un des auteurs de Madame Gervaisais) une différence ex cathedrâ entre les sentiments professés et la forme qu’il leur donnait dans ce journal qui était pour lui sa cathèdre. L’importance historique qu’il attribuait à son jugement le contraignait, croyait-il, à des exécutions dont la mesure ne sera donnée que par l’intégrale publication ultérieure de ses manuscrits. «Et il dira tout!» prophétisait pathétiquement Claudius Popelin, qu’inquiétaient ces annales. C’est sur le compte d’un homme qu’il estimait, jusqu’à le comparer à son frère, qu’Edmond de Goncourt tenait cet authentique propos: «Je ne pourrais pourtant pas publier de mon vivant ce que j’ai écrit sur lui.» Voici un non moins pittoresque exemple: J’ai acheté à sa vente un pamphlet contre la princesse Mathilde qui était, dit-on, son amie, et que lui-même faisait profession d’apprécier. En ce cas, n’eût-il pas été naturel de détruire l’exemplaire venu entre ses mains du libelle comminatoire? Non, le volume a été gentiment relié par ses soins, et après avoir complaisamment détaillé à l’encre rouge sur le premier feuillet, de son écriture la plus coquette, le rôle calomnieux que le pamphlétaire attribue aux deux frères, il ajoute qu’on va jusqu’à faire de la chute d’Henriette Maréchal une défaite pour l’impérialisme. Et il signe.

Au reste, chacune de ces épigraphes si finement calligraphiées par lui en tête de chacun des livres de sa bibliothèque ne fixe-t-elle pas un trait de son caractère, le même, à vrai dire, souvent? Je citerai encore celle-ci, sur un exemplaire des Géorgiques: «Le seul livre de l’antiquité que je sente.»—Et plus bas, d’une autre encre, comme en repentir d’un ostracisme sévère: «Avec Tacite cependant.»

Quant à certaine attitude rigide et frigide, que beaucoup prenaient pour de la hauteur, mais qui n’en était pas toute,—et qui valut à cet amateur de génie de se voir houspillé jusqu’à la fin dans sa sensibilité nerveuse et surexcitée; et, par delà le tombeau, encore quelque peu chansonné de ces libelles et de ces placards dont il avait collectionné les ancêtres typographiques,—ne pourrait-on pas dire qu’elle lui vint, pour une part, avec de la timidité naturelle et un peu de gaucherie, de «ces pieds embarrassés dans un pli traînant de linceul»?—Et, pour l’autre, de ce sentiment conscient d’inadaptation dont je parlais au début de ces lignes, et qui, du fait d’un anankè fatal, d’un magnifique ad augusta per augusta, d’un pas de chance glorieux, continuait de faire lutter le grand sensitif refoulé, contre des achoppements contradictoires ou risibles tous issus du même malentendu qui, à l’origine, avait fait paraître, le 2 décembre, le premier volume des deux frères. Car, en ces dernières années, n’était-ce pas lui-même, le titulaire vénéré du banquet à lui offert par de fidèles adeptes, qui, dès la porte, repoussé par un impudent maître d’hôtel lui réclamant sa cotisation et sa carte, confessait, dans son journal, avoir vainement cherché, de retour en sa maison d’Auteuil, de quoi satisfaire un violent appétit tardif, étranglé par l’émotion durant tout le cours de l’agape confraternelle?

Et, le jour de ses funérailles, enfin, ne se serait-elle pas exclamée: «C’est bien ma veine!» l’ombre de ce doux irrité, en présence des travaux de voirie qui barraient les abords de sa Maison d’un Artiste? Lui, que (malgré les coins pieux des illustres amis dont il était l’hôte) l’éloignement de sa demeure et la soudaineté de sa fin privaient d’être enseveli dans ce deuxième drap dont son frère avait emporté le premier et dépareillé la paire,—ce linceul dont le pli traînant avait, toute sa vie, embarrassé la marche du survivant;—lui qui ne fut pas, en outre, tout à fait exempt de ces habillements funèbres dont la «coquetterie posthume» lui déplaisait et desquels la crainte lui avait fait, plusieurs fois, répéter d’un de ces pittoresques dires qui lui étaient familiers: «Je ne veux pourtant pas me présenter devant le bon Dieu, habillé comme un Polichinelle!»


VIII
A Madame Polovtzow.

TOLSTOI ESTHÉTICIEN


On me demande mon avis sur le récent opuscule de Tolstoï, intitulé: Qu’Est-ce que l’art?—sous le prétexte vaniteux que mon nom figure dans cet écrit. Et je l’y découvre en effet, dans le voisinage rassurant de mon éminent ami Georges Rodenbach. Interrogé sur l’œuvre d’un poète, Edmond de Goncourt donna une fois cet exemple peu commun d’un refus d’ingérence: «Comment voulez-vous, fit-il, que je vous réponde là-dessus, moi qui ne sais même pas quand un vers est sur ses pattes? Je me donnerai donc bien de garde de ne pas me régler sur un si prudent conseil de tact en une question d’Esthétique transcendantale, où le maître de Yasnaïa Poliana fait évoluer avec leurs citations tant d’experts dialecticiens, sans se donner pour satisfait de leurs définitions et de leurs textes. Je remarquerai seulement qu’après avoir glissé sur les dix leçons de Taine, il cite le Sar Peladan, mais ne nomme ni Prud’hon ni Ruskin.