Est-ce une circonstance atténuante aux universelles exactions de ce souverain, que l’apparent protectorat tutélaire et paternel qui lui fait n’autoriser à ses sujets l’accès de la maison de jeu, qu’une fois l’an, le jour de sa propre fête? Bonasse rouerie à l’adresse du badaud sensible. Cet après-midi de réjouissance locale suffit à l’épuisement du pécule de l’indigène,—j’allais dire de l’indigent,—dont la présence ne fournirait plus, le reste du temps, qu’à l’encombrement et au scandale.

En résumé, Saint-Frusquin a des jardins assez pareils aux jardins de Klingsor. On y rencontre des filles fleurs attristées de voir Parsifal leur préférer les fleurs d’un autre tapis; mais qui prendront leur revanche.

L’aspect des plus animés de ces quartiers est celui d’une permanente Exposition universelle en laquelle se rencontrent des marchands de lorgnettes, des Arabes travestis et de faux tziganes.

Une des plus diplomatiques ruses de l’Alphand de Saint-Frusquin a été d’y rendre odieux tout ce qui n’est pas la Salle du jeu. Et ce n’est pas un mince mérite que d’y avoir excellemment réussi, la beauté du paysage rendant cette tâche difficile. C’est ainsi que le séjour d’une admirable terrasse en vue de la mer, et sur laquelle aucune porte ne donne accès, a été rendu impossible par le voisinage immédiat, bruyant et fuligineux du chemin de fer; et que l’escalier qui conduit au salon de lecture, étant raide comme un perchoir à dindons, on doit quitter toute envie d’aller y parcourir les journaux et faire sa correspondance.

Enfin on a installé dans un cabinet attenant et badigeonné de caca-au-lait, une sorte de bastringue également propre à étouffer le râle des agonisants et à faire rentrer brusquement dans les salles de jeu ceux qui seraient tentés d’en sortir sous le prétexte fallacieux d’entendre de la musique.

La misère de ces spectacles est rendue plus saillante par l’intervention de premiers sujets en vacances. Ceux-ci en prennent souvent le prétexte pour jouer (leur rôle) sans aucun souci; et quand leur art les en empêche, la bassesse de l’entourage n’en est que plus éclatante. D’autres signes qui distinguent encore ce théâtre de Saint-Frusquin c’est le mélange au programme, de chefs-d’œuvre et d’œuvres médiocres, avec cette différence que tous les soins de la direction se portent justement sur ces dernières, comme pour suppléer à ce qui leur manque. En outre les comptes rendus adressés aux journaux à la suite de ces opéras et de ces concerts offrent encore cette particularité d’être rédigés ainsi: De Saint-Frusquin: acclamations! (lisez: bâillements prolongés); salle entière debout! (lisez: pour sortir sans esprit de retour!)

Cela dit, ajoutons pour conclure, que Saint-Frusquin est l’endroit du monde où se vendent les plus beaux porte-monnaie; cet article s’y débite chez les bijoutiers; les plus riches sont en réseaux de mailles d’or constellés de pierres précieuses. D’autres ont des formes et des bouchons de flacons; et quand leurs propriétaires s’apprêtent à donner deux sous, vous jureriez qu’ils vont respirer de la bergamote. Enfin les plus modestes, en maroquin, n’en ont pas moins pour fermoirs des têtes de serpents en joyaux, des boutons de turquoises ou de perles.

Les porte-veine sont encore en usage à Saint-Frusquin, trèfles à quatre feuilles, petits cochons et petits bossus sous forme de médaillons et de breloques. Mais une plus maligne ruse de cette république du jeu, c’est l’entretien d’un grand nombre de ces petits bossus en chair et en os. On sait la favorable superstition que les joueurs attachent au simple contact des hommes ainsi déformés. Leur présence dans les jardins, dans les salles de Saint-Frusquin donne de l’espoir aux pèlerins; et ces gnomes ont pour prescription de rouler constamment des yeux furieux pour ne pas éventer la mèche.

Voulant un jour faire d’un trait l’éloge d’un dîner auquel il avait assisté, Banville le résuma ainsi: «Le mot madère ne fut pas prononcé!» A Saint-Frusquin on pourrait en dire autant du mot mort. Et c’est ce qui fait de son territoire la capitale du plaisir, la Capoue actuelle, le séjour privilégié des vieillards et des valétudinaires.

De temps à autre seulement, un cercueil apparaît. Dans la rue, des inconnus à qui vous ne demandez rien, vous accostent pour vous certifier, qu’il s’agit bien là de la mort naturelle d’un sommelier atteint de l’influenza, etc. Or, si vous alliez au fond des choses, et du cercueil, celui-là pourrait bien se trouver vide.