Je pense de même que, pour en faciliter l’étude et relever l’éclat, il serait désirable de rassembler en un seul ouvrage tous les articles et études jusqu’à ce jour consacrés à cette poétique figure.
L’émouvante correspondance révélée par le livre de Sainte-Beuve pourrait aussi en être extraite pour s’unifier, se compléter.
Les brèves pages de Dumas, de Baudelaire, de Banville et de M. Verlaine ouvrent des appréciations plus subtiles. Et le sentiment du second, dans son expression incisive et pénétrante me paraît encore, pour le moment, le plus satisfaisant et le mieux venu.
La résultante de lecture de tous ces beaux essais demeure l’étonnement, non de la méconnaissance, mais de l’ignorance publique du détail d’une gloire ainsi révolue, puis résolue; enregistrée et muette: une renommée sans buccin.
Gloire, Lamartine couronnait déjà du mot Marceline attendrie et confuse. Et pourtant Baudelaire a beau se révolter et nous crier justement: «oubliée par qui, je vous prie? par ceux-là qui ne sentant rien, ne peuvent se souvenir de rien.» M. Verlaine lui répond avec non moins de justesse: «obscurité apparente, mais absolue.» Et c’est un si indéniable fait, au sortir de notre étonnement, qui nous sauve du scrupule: comment oser tenter d’accroître une illustration si faite et si parfaite?—C’est parce qu’elle est ainsi, décrétée et accréditée par ces grands qui la goûtèrent... et moururent, mais forclose à qui aime mieux croire qu’aller voir, surtout au prix d’un peu d’étude; et pourtant toute pleine de ce qui parle à tous par l’humanité poignante, brûlante et pleurante, qu’il faut s’efforcer de rompre et ce silence et cette digue, de livrer à ce gave bienfaisant de charité dans la mort comme durant la vie, bien des âmes désolées à irriguer et rafraîchir, bien des âmes dévorées à ensoleiller et consoler.
Toute œuvre, si grand et légitime qu’ait pu en être l’éclat du vivant de l’auteur, n’existe vraiment qu’à dater du jour où le silence mortuaire l’ayant ensevelie comme d’une lave refroidie, une curiosité éclairée et pieuse en vient retrouver les fragments qui survivent aux éruptions et aux cataclysmes. Et la vraie vie des ustensiles d’Herculanum n’est-elle pas sous les vitrines où la disponibilité et la sinécure de leur silhouette sans usage nous versent à voir et à boire tant de rétrospective rêverie. Œuvrons donc de notre mieux pour coopérer au livre que requérait Sainte-Beuve quand il écrivit: «Je ne fais qu’indiquer ici un développement qui sera mieux placé ailleurs, et dans le livre que je sollicite.» Car c’est encore le propre de la contagieuse ardeur née de cette œuvre, que chaque nouvel adepte brûle d’en voir propager le rayonnement, et convoque dans le présent et dans l’avenir quiconque peut contribuer à l’étendre.
Mais ce livre tel que le sollicitait l’illustre critique, n’est sans doute point faisable. Quel portrait écrit ou peint fût-il réalisé jamais qu’au fur des momentanéités de l’individu successivement saisies et fixées? Ce livre, ce sera le souhaitable assemblage des études et des articles tout à l’heure évoqués, lorsqu’il y en aura eu encore beaucoup d’autres, toujours et tous beaux, au moins de leur inclination et de leur visée.
Ce qui me surprend un peu, particulièrement dans Baudelaire et chez M. Verlaine, c’est l’exagération de ce reproche: le manque de forme, le vice de forme, le contenant du revêtement inégal au contenu du rêve. Je cite les textes de ces deux rhéteurs: «Tout ce qui lui manque de ce qui peut s’acquérir par le travail... négligence... cahot... trouble... parti pris de paresse,» réquisitoire du premier. «Une langue suffisante et de l’effort assez pour ne se montrer qu’intéressamment» ajoute le second déjà moins injuste, et plus loin reconnaissant à cette muse la priorité de rythmes inusités.
Certes, j’entends comme ces maîtres l’entendent, et me fais fort de renchérir où il sied; mais là, je m’insurge. La conclusion de M. Verlaine est exacte, mais peut-être pas assez ponctuelle. «Sublime artiste, sans trop le savoir,» c’est possible; mais aussi, et, je veux bien encore, sans le savoir, merveilleux virtuose. Guère de malignité, presque de rouerie poétique qui n’ait été inventée ou appliquée par cette innocente. L’allitération, ce ressort du vers, son élasticité et sa vertèbre, en même temps que sa pulsation et sa respiration, la circulation de sa vie depuis sa tête jusqu’à sa rime, l’allitération revêche aux balourdes plumes, exquise à la fine pointe des styles, dont aucun des élus ne l’a négligée sous peine de priver sa poésie du plus idéal de ses trucs et de la plus élégante de ses ailes, l’allitération chère à Virgile et surtout à Catulle ne pouvait tirer de plus ingénue justification que de sa génération spontanée en cette prosodie réputée originelle.
Désenchaîner leurs nuits, désenchanter leurs jours.