J’augure un autre travail de réparation, de répartition et de décor dans la future réunion des lettres déjà publiées, entre elles, puis à d’inédites[26]. On en tirera une autre clef de ce cœur; clef de cloître, clef de voûte, ou du moins clef musicale revêtant bien, cette fois, la délicieuse définition de Shelley: Clef d’argent de la fontaine des larmes.
[26] Ce désir a reçu, depuis, d’importantes réalisations.
Mon désir d’encadrer un poème manuscrit de celle que je vénérais me mit d’abord en possession d’une ou deux de ses lettres dont le nouveau filon d’attendrissement auguste me rendit insatiable jusque-là de me faire successivement acquérir une centaine de ces autographes (que j’ai le bonheur de posséder aujourd’hui[27], et dirai-je pour quel gros chiffre menu qui rendrait surprises et confuses autant que le purent être certains dessins de Millet, si les choses qui ont des larmes ont aussi des sourires), ces mêmes lettres qui attendaient le départ, quelquefois de longs jours, toutes écrites, faute de l’affranchissement de leur timbre?
[27] Voir le [P. S. 1], à la fin du volume.
«C’est un affreux malheur, mais le plus beau malheur possible,» écrit quelque part Vigny. Propre chanson pour l’air de cette correspondance, indiscontinûment variée sur le leitmotiv plus ou moins lancinant, toujours détaché et digne de ce qu’elle y baptise elle-même son parfait tombé d’espoir. Lisez encore: «Le malaise que je traîne après moi dans tous mes vœux déçus.» Et plus grièvement: «Les peines, la terreur, l’humiliation ne tuent pas, et je vis enfin à travers des choses bien blessantes et que j’aurais jugées mortelles.»—«Je ne voudrais pas que mon sort changeât au prix de certaines démarches suppliantes qui me rendraient les douceurs accordées d’une amertume douloureuse.»—«Je retourne à souffrir,» concluait-elle dans une lettre déjà éditée.
Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir;
Tout tressaille averti de la prochaine ondée.
Ces deux vers de l’auteur devraient épigraphier sa correspondance où l’on sent à chaque ligne une spirituelle et naturelle allégresse prête à éclore, refoulée par cette trop prochaine ondée des larmes, pour les siens, pour les autres,—ah! que si rarement et discrètement pour soi! Et cela sans jamais de ton pleurnicheur ni même larmoyant, en une aussi haute allure de style que d’attitude non voulue et du seul fait d’une nature fière avec modestie, humble avec noblesse.
Ajouterai-je que plus des deux tiers de ces lettres ne sont que de jolis placets implorant secours pour plus pauvre que soi? Il semble, et l’épistolière le dit, que l’expérience toujours plus aiguë et raffinée du malheur, n’ait pour effet que de la gagner plus effectivement et affectivement aux endolorissements d’autrui.
De ces pages, il y en a pour de ses amis Tripier-Lefranc, Derains, Nairac, Branchu, etc., puis à des illustres: Dumas, Auber, Chaix d’Estanges, etc., en lesquels son inlassable zélation rencontre des aides. Presque chaque épître enveloppe, disons entortille d’une grâce qui se fait chatte quand il s’agit du bien du prochain, un petit drame de misère adroitement présenté au profit d’un nouvel inconnu; de quelle grâce variant à l’infini la courtoisie des formules polies et jolies bien savoureuses et surprenantes à relire en notre ère de lettres de quête autographiées et pas même signées de la main de la demanderesse.