Si mon étoile brille
Et trace encor mon nom dans la Scarpe d’argent!
Après ce furent de suaves ou graves accents émanés d’apparitions adorables. Mlle Brandès en robe de velours pareil à de la mousse foulée par des Elfes, et parmi laquelle sa blancheur rayonnait comme un bouquet de lis, offrit à contempler une Silvia qui eût fait oublier tout autre Zanetto que celui qu’admira Zanetto lui-même, à savoir Sarah Bernhardt elle-même, applaudissant de bravos émus Mlle Moreno dans le rôle qu’illustre créatrice du personnage délicieux, elle a pour toujours marqué de sa griffe ailée.—Mlle Moreno, le visage d’ivoire, sous les bandeaux en métal fluide, vraiment «La vierge en or fin d’un livre de légende» de Musset; la novice aux fines et transparentes mains d’adoration disjointe.—De pénétrantes strophes de la Muse fêtée, mises en musique par un compositeur délicat, interprétées par une fraîche voix portaient aux âmes attendries, l’âme même de Marceline disposant à l’audition de ce long sanglot parlé que fut l’interprétation de Sarah Bernhardt, comme si elle fût devenue en ce jour la poésie même de la pure inspirée qui passa la vie à s’enivrer de ses pleurs.—Alors au pied de la poétique effigie, une première fois apparue, de ses doux ou magnifiques vers récités par chacun de ces interprètes fameux vinrent rappeler à l’auditoire heureusement troublé combien Marceline Valmore était par lui justement honorée. Acclamée, sous la forme de Sarah Bernhardt, on peut le dire sans froisser aucune fierté ou attrister aucune grâce, l’héroïne de cette fête à laquelle elle avait eu à cœur d’apporter de si loin, sans souci d’aucune entrave et au mépris de toute fatigue, le multiple prestige de son universel renom, de son art sans rival. De Sarah Bernhardt donnant la réplique à Lucien Guitry, le comédien au talent subtil et souple, à l’intonation câline ou terrible dans laquelle grinçaient les grelins du vaisseau démâté auquel le poète de Jocelyn compare les jours courageux et désolés de l’auteur des Élégies. Les Roses de Saadi s’effeuillaient des blanches mains de Silvia
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée,
Respires-en sur moi l’odorant souvenir.
Alors Zanetto redevenu femme vint porter l’émotion à son comble par une angélique récitation des vers pieusement, filialement composés, l’an d’avant, par Verlaine, pour cette commémoration qu’il devait présider de plus haut. Une merveilleuse émotion, une divine allégresse desserraient les cœurs, lorsque retentit le beau chœur inspiré à Delafosse par la Prière des Orphelins, et allègrement chanté par les enfants mêmes de ceux dont Marceline chérit les aïeules et qui remplissaient de minois surpris, familiers et joyeux les coulisses et les portants du joli théâtre.
Plus tard, dans le jardin où s’érigeait la statue, non loin de la maison de la Femme-Poète, entre toutes ces pierres qu’elle avait chantées, ce furent d’autres miracles, envol de vers ailés, biographies sans lourdeur, palpitantes apologies. France, en un discours dont le manuscrit me reste comme un graphique trésor—nous fit admirer cette douce et douloureuse figure, en bronze argenté, «la tête inclinée à gauche comme pour écouter son cœur»: et par un de ces traits de puissant et délicat génie qui lui sont familiers, sut faire des armes mêmes de la vieille cité, le propre et approprié blason de Marceline: «Un cœur saignant d’or percé d’une flèche.»—Catulle Mendès, le précieux poète, lui, tint, je l’ai dit, à n’être que le récitant de Baudelaire, deux fois éloquent, du verbe de son auteur et du sien propre immolé en un double hommage. Il fit valoir «le cri, le soupir naturel d’une âme d’élite, l’ambition désespérée du cœur, les facultés soudaines, irréfléchies, tout ce qui est gratuit et vient de Dieu» chez le grand poète Marceline Valmore. «Le charme tout original et natif, la perpétuelle trouvaille et les beautés non égalables dont elle vous transporte au fond du ciel poétique; son expression pittoresque de toutes les grâces naturelles de la femme, une chaleur de couvée maternelle, et cette torche qu’elle agite à nos yeux pour éclairer les mystérieux bocages du sentiment, ou qu’elle pose, pour le raviver sur notre plus intime souvenir.» Et sa voix merveilleusement enflée en cette finale comparaison à un romanesque jardin que le poète des Fleurs du mal fait de ce poète des fleurs du bien, retentit, «avec l’explosion lyrique et l’orage béni qui rend aux choses souffrantes la fraîcheur d’une nouvelle jeunesse». Et d’harmonieux poètes préludaient encore, et des défilés d’enfants faisaient moutonner vers le monument un flux mouvant et odorant de fleurs, que déjà la prestigieuse délégation parisienne était loin, léguant ainsi que font dans les contes, les fées et les esprits, des clartés et des harmonies, et remportant de ce jour de charité divine un goût de beauté et de bonté dont la saveur ne se passe point et qui désembrunit les sombres heures.
Et tout un livre d’or s’était créé autour de ce jour faste par la tendre et admirative contribution des plus nobles poètes, et des correspondances sympathiques toutes de félicitations ou de regrets exprimés pour l’absence ou l’abstention sincèrement déplorées.—J’en cite, entre beaucoup, d’éminents témoignages.
Trois poèmes dédiés à Marceline Desbordes-Valmore.