Ayant eu l’occasion d’étudier, dans le précédent Essai, le personnage d’une Précieuse de la première moitié du dernier siècle, je me suis demandé si un type semblable, ou seulement similaire, se pourrait reproduire de nos jours, en tenant compte des modifications qui résultent de l’entourage et de la mise. — Mais n’est-ce pas déjà beaucoup, étant donné ce que nous avons vu accomplir par ces deux éléments combinés ?

Quant à la mentalité résultant, pour Maîtresse Corbeau, de l’infatuation due à la flagornerie des renards d’à présent, serait-il même besoin d’insister beaucoup pour la faire reparaître ? Certain « délicieux chevalier » que nous voyons jouer un rôle de metteur en scène, dans l’histoire du bas-bleu d’avant-hier, ne demande qu’à ressusciter (si ce n’est déjà fait) pour organiser les « thés littéraires » où Mademoiselle Vacaresco, bombant sous son noir, débite la Ballade Roumaine.

Il persuade aux mondaines, le chevalier, comme autrefois Caro, qu’elles pourraient bien avoir en elles, les moyens (dirai-je : le moyeu ?) d’un Voiture. C’est lui qui les incite à éclaircir leurs crêpes, pour déjeuner chez un tiers, avec Pierre Lafitte, et lui lâcher, au bon moment, qu’elles ont « fait de jolis vers… hier ». — Le décevant barbier, lui, devait toujours raser gratis, le lendemain… Elles, c’est toujours la veille, qu’elles ont rimé, et pourtant, cela revient au même.

Dès l’aube, elles ont apostrophé le berger de la montagne, trempé la soupe aux herbes des champs, et leur mouchoir, des pleurs de la nuit ; puis, dans une branche du laurier d’Apollon, taillé la poutre qui doit occuper leur œil, sans les empêcher de juger la paille des autres points de vue. Ainsi nanties, elles se glissent aux réunions de Fémina, au Concours Sévigné, au Thé Conférence. Le délicieux chevalier les attend, à la sortie, pour les conduire au Dîner des Poètes, où l’on vient de les élire. Dans l’intervalle, elles ont posé pour un photographe de Madame et Monsieur, et on leur a pris une interview. — N’est-ce pas, après tout, assez échauffant, de s’asseoir à son bureau, devant un kodak, et d’affecter un air de Sibylle de Cumes en invoquant la Postérité, et en composant des vers à son édredon ?

Mais elles sont nombreuses, celles qui sortent aujourd’hui de ce gaufrier et rien ne peut, ne doit sembler plus ordinaire. Il faudra donc, pour que le type reprenne du relief, qu’il se greffe sur des circonstances capables de lui assurer, avec abondance et continuité, des développements falots et risibles.

Ces circonstances peuvent se rencontrer.

Quand notre Dame de Charité, lectrice-née d’un journal à charades et à patrons, s’égare dans les officines d’un journal à palmes, elle y rencontre les plus dodus encriers de la contemporaine production féminine. Mais la quenouille, qui veut se faire aussi grosse que Madame Bulteau, risque fort de perdre son lin, sans gagner de laine. Tout au plus obtiendra-t-elle qu’on lui applique le titre travesti du roman de cette éminente confrère ; et, ce titre, ce sera, pour elle : La Sueur sur la Rime.

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Un des principaux obstacles à la réapparition, de nos jours, du type dont je parlais plus haut, c’est, tout d’abord, et tout simplement que le Bas-Bleu n’existe plus. J’ai dénoncé, ailleurs, les raisons de cette faillite, selon moi, regrettable, si je le compare au type qui s’y est substitué. La femme savante, même dans la mauvaise acception du mot, ne valait-elle pas mieux, en effet, que la femme soi-disant sincère, fort exactement définie par Monsieur Richepin, dans sa Préface au livre de Monsieur Stoullig, l’autoresse « dénuée de style et de grammaire », la poétesse « incapable de chanter quatre vers de suite se tenant », mais très capable « de prendre une antiquaille pour une trouvaille en sa gaucherie niaise et prétentieuse » ?

J’ai moi-même ajouté quelques touches à ce portrait, dans ma réponse à Émile Berr, à propos de l’Avenir de l’Aristocratie :