Risquons-nous donc de même à explorer l’âme de Madame Bulteau, avec une inquiétude justifiée par notre incroyable prétention.
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Ce qu’il y a de plus curieux, dans le cas de Madame Bulteau, c’est la génération spontanée de son génie ; j’emploie ce mot dans la quatrième signification que lui assigne Littré, à savoir : « talent inné, disposition naturelle à certaines choses ».
Pourquoi ce talent et cette disposition avaient-ils attendu « le milieu du chemin de la vie » pour se manifester ? Était-ce en vue de déférer au conseil de Flaubert, quand il approuve un auteur qui attendrait l’âge mûr pour publier ses œuvres complètes ? Mais il n’est pas ici question de la liquidation d’un arriéré, ou de la confession d’un chiffonnier, dont les chiffons seraient des chiffons de papier. Le roman qui en est sorti est assez massif pour représenter l’Atta-Troll longuement léché, qui se met à danser sur le tard. Mais ce fauve débonnaire ne joue qu’un rôle de seconde patte, dans les phénomènes qui nous occupent.
L’Histoire, en outre, nous apprend qu’un Saint-Simon, et même une Boigne peuvent laisser ignorer, une longue vie durant, la surprise qu’apprêtent leurs écrits à des survivants qui s’y reconnaissent. Madame Bulteau n’a pas non plus voulu de cette combinaison déjà pratiquée ; elle a publié, de son vivant, ses carnets posthumes.
Non, le champ d’exercice de Madame Bulteau est comme le territoire du Marquis de Carabas ; l’instant d’avant, il n’y avait pas de domaine ; l’instant d’après, il verdoie et blondit, sous le soleil, grâce au Fiat du Chat Botté qui l’a créé ex-nihilo et ipso facto. Et ce chat, que vous reconnaîtrez, est un chat qui a des bottes de sept lieues.
Je ne me suis jamais habitué à voir jaillir du gibus d’un prestidigitateur, des cigares, des œufs et jusqu’à des colombes. Chaque fois que je vois paraître une chronique de Madame Bulteau, j’éprouve un étonnement, plus relevé, cela va de soi, mais un peu du même ordre. D’où viennent ces londrès, ces coquilles et ces oiseaux ? Où gisaient ces raisonnements et ces tropes ?
Car enfin, cet encrier s’est débondé tout soudain et sans prendre le temps de crier gare, s’est mis à ruisseler aux pentes du Figaro, comme l’Hippocrène de la noix de Galle.
On affirme, et je puis le transcrire ici, puisque la chose n’a rien que d’élogieux, pour le passé et pour le présent, que Madame Bulteau collaborait aux romans de feu son mari. Je ne les ai pas lus ; mais je me demande s’ils sont assez nombreux, assez étendus, pour expliquer le mystère.
Madame Daudet a joliment décrit, quelque part, ce que peut, ce que doit être la part de collaboration d’une épouse dans l’œuvre d’un écrivain. Cette collaboration, elle la compare, à des brindilles peintes au revers d’un éventail.