VIII

L’impression que l’Institutrice avait causée était singulière. Avantageuse, ou défavorable? Vraiment, on n’aurait su le dire. D’une part, un air assez ouvert n’était pas sans parler en faveur de celle qui venait d’arriver, contre laquelle je ne sais quoi d’extravagant indisposait, d’autre part.

«Il faut attendre pour la juger, conclut la Marquise; elle est dépaysée, nous l’intimidons

La vieille Dame parut se complaire à cette dernière affirmation, qui lui sembla conforme à la dignité du lieu. Et c’est dans le même esprit que l’on crut devoir interpréter la permission, demandée par Miss Winter, de ne pas figurer à table, ce soir-là.

Comme, en retour, on la priait de faire dire ce qu’elle voulait pour son dîner, la réponse fut qu’il lui suffirait d’un peu de caviar. Aucun des habitants du château n’avait mangé de cette substance. C’est tout juste s’ils savaient de quoi il était question.

La Comtesse donna ordre de porter, sur un plateau, dans la chambre de Mademoiselle, une tranche de fromage de cochon, laquelle fut redescendue intacte, le lendemain matin.


IX

Le jour suivant, l’Institutrice était au salon, quand ses hôtes descendirent pour le repas d’onze heures et demie. Durant toute cette collation, elle ne dit rien de singulier. On apprit seulement qu’elle avait fait une éducation en Russie, ce qui expliqua le caviar, dont il ne fut pas reparlé. C’était plus prudent. On connut aussi l’usage des deux mystérieuses palettes. Elles s’appelaient des skis. Au cours de plusieurs hivers passés dans le voisinage de Smolensk, l’Irlandaise s’était adonnée à ce sport et les succès qu’elle y rencontrait avaient fait d’elle une skieuse enragée. (Même, il y eut un saut qui lui valut l’honneur de la reproduction en carte postale; mais le personnage ne s’y distinguait pas. Secrètement, on s’en applaudit.) Aussi ne fut-ce pas sans un visible chagrin que la nouvelle arrivée apprit qu’en notre Touraine, la tombée des neiges ne dépasse pas l’agrément d’une chute de manne; et que cette belle contrée, par ailleurs si prodigue de richesses, n’offre que de faibles ressources à la vaillante tribu des skieurs.