Puis, Mademoiselle se mit à broder. Cette fois, les choses n’allèrent pas sans beaucoup de façons. On la vit appliquer un ruban sur une bande de toile cirée, pour éviter de se piquer les doigts qu’elle avait osseux. Ensuite, le travail commença. Ces Dames crurent observer qu’il consistait à tracer des lettres sur le tissu, avec des soies de couleur. Quand ce fut fini, la broderie se trouva être un protège-clavier que la Comtesse dénicha en ouvrant le piano pour faire déchiffrer à Noémi, qui avait des dispositions, le Gai Laboureur, de Schumann.
Or, sur ce ruban, il y avait écrit:
«Duchesse, nommez-moi berger de vos sourires!»
On s’en tint aux suppositions, jusqu’à l’arrivée d’un voisin qui, précisément, venait dîner, le soir de ce jour-là, et avait rendu le même service, quand il s’était agi du Pauvre Lélian. C’était un homme entre deux âges, Jacques Demelly, petit seigneur d’une vague châtellenie. Il y vivait en chasseur érudit, propriétaire d’une bibliothèque assez bien fournie, qu’il entretenait de volumes nouveaux.
Consulté par les Dames sur la singulière apostrophe qu’elles avaient découverte dans l’instrument, il leur apprit que c’était un vers de Mallarmé, poète, non sans célébrité, de «l’École de l’Incompréhensible».
Cet alexandrin, terminant un sonnet adressé à une femme dont les dents étaient fort blanches, on pouvait supposer que l’auteur avait entendu les comparer à des brebis. De là cette métaphore. Mais rien n’était moins certain. Par suite, et dans le cas particulier de cette transposition, la Grande Dame, c’était l’Harmonie, cette fois, et l’ivoire du clavier apparaissait comme une dentition plus vaste.
Telle fut l’explication de Monsieur Demelly. Elle surprit, sans charmer.
Mademoiselle, qui s’était éloignée un instant, reparut alors. Elle portait un livre, les Torrens, de Madame Guyon.
A leur suite, trouvant à qui parler, elle entama une conversation avec le voisin, sur le sujet du Quiétisme. Ce fut transcendant... et ennuyeux.