S'il y a une chose évidente, c'est que la liste des noms cités, dans les insipides comptes rendus des réunions soi-disant mondaines, n'intéresse vraiment que les sots et les snobs. Par conséquent, si je cite l'exemple qui suit, c'est uniquement comme corollaire de la remarque précédente. Un titulaire de cette rubrique, avec lequel je n'avais aucune attache, ne manquait jamais de signaler ma présence en de telles occasions, même l'accompagnait de paroles louangeuses. Depuis que cette rubrique fut confiée à un de mes amis, il me faut, non seulement renoncer aux propos flatteurs, mais prendre mon parti de voir nommer le diable plutôt que moi. Il est vrai que ce ne serait peut-être pas le contraire.

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Lorsque nous parlons à de jeunes, même à de mûrs vaniteux, de l'estime que nous témoignent des gens de mérite, ils feignent d'éprouver quelque dédain pour ces voix autorisées, mais n'en pensent pas moins: «que serait-ce alors, s'il s'agissait de moi?» Puis, tout de suite, ils multiplient des démarches dans le but de se concilier ces hautes faveurs.» Quand ils croient que c'est fait, ils cherchent à nous les aliéner, puis les prônent.

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J'appelle reptation, cette manière que certaines gens ont de s'opposer à vous, sans se montrer, par d'autres personnes. On croit avoir devant soi quelqu'un de précis; pas du tout, ce n'est pas celui-là, c'est tel ou telle qui, du fond de l'ombre (latet anguis) «monte le coup», use d'une amitié puissante ou d'un intérêt partagé, pour susciter un mandant plus ou moins abusé, dans une direction opposée à celle de vos projets, loyaux toujours, quelquefois royaux.

Je sais des personnes qui excellent à cette action dissimulée, laquelle, évidemment, n'est pas belle, mais qu'il ne faudrait pas, après tout, juger sans indulgence historique. Les démissionnaires de la responsabilité, comme il faudrait les appeler, s'acquittent d'une fonction, qui est de manœuvrer secrètement, comme on s'y prenait dans les cours de la Renaissance, et généralement encore, dans toute haute ou basse cour, d'éluder les possibilités de représailles, et de jouer à cache-cache avec ceux qui pourraient demander raison ou compte. De tels invisibles appartiennent au groupe animé de ce que Fourier nomme l'esprit cabaliste, mais sans beauté de bravoure. Ce sont encore des cryptogames, mais sans les avantages de la champignonnière.

Il existe une pièce que je ne connais pas, mais dont j'ai lu le titre. Elle s'appelle: la peur des coups. Ce titre pourrait s'inscrire sur la pièce que ces faux ingénus ont jouée toute leur vie. Ce n'est rien moins qu'une belle pièce; le théâtre où elle se déroule n'a pas de frises, rien que des trappes. Elle pourrait aussi s'intituler: l'action des taupes. Ses personnages ne sont pas des éminences grises, plutôt des réticences grises. Elles choisissent, autant que possible, pour l'opération extérieure, des prête-noms en vue, dont l'éclat concentre l'attention, et qui, par suite, abritent mieux. On peut même dire que, dans le voisinage de presque toutes les créatures marquantes, il y a de ces reptants. Ce sont leurs insectes parasitaires. Il en est de médiocres, comme dans toutes les branches. Plusieurs se distinguent dans cette branche souterraine, ainsi que d'autres font dans les branches souveraines. Les vers qui suivent les caractérisent bien:

Quelquefois, on a l'air de faire le contraire

De ce qu'on devrait faire, et c'est là le grand art.

Tu n'arrives jamais, et moi j'arrive tard.