Parut encore une autre dame trop jolie; c'était la «dame de Drian», le type de cette femme dont les journaux affirment que ce dessinateur de modes l'a créé avec les images qu'elle a inspirées et les coupes qu'elle a subies, au point de se changer en elles-mêmes comme une sorte de Galatée du chiffon.
Ça n'avait pas réussi à la dame qui, belle l'an d'avant, était devenue trop jolie. En dépit d'un air de parenté, c'est si peu la même chose, que c'est, au contraire, juste l'opposé. On ne pense pas assez à ce que les soi-disant grands faiseurs détruisent de beauté avec leurs manigances. Tout ce qui, chez cette nymphe, avait naturellement du style, tournait au fade, par l'apprêté, l'amoindri, l'ondulant et l'ondulé de la présentation Parisienne, dernier cri, dernier chic, select et nul.
Comme, bien que déjà vieille, la Marquise de l'Oie était restée la fille, pour toujours mineure, d'une mère ayant brillé, longtemps avant, dans les Ambassades, elle avait hérité des leçons et des exemples maternels (avec les restes d'un accent Viennois difficultueusement contrefait, avant 70) tout un catéchisme de mondanité médiocrement transcendante, pour toutes les situations de salons et les vicissitudes du décorum. Aussi, quand un premier sujet, (les mondains n'écoutent jamais que les premiers sujets de troupe Italienne) se mettait à chambarder l'atmosphère et à déranger les conversations, avec l'air fameux, trop fameux, des Paillasses, et l'achevait sur ce ridicule, ce fâcheux sanglot mécanique, avec lequel il pensait bien mimer la douleur humaine, se faisant jour à travers les paillettes, Madame de l'Oie pensait aussi devoir mimer la douleur. Elle s'interrompait de conter un potin; son visage, habituellement sans expression, se contractait gauchement, pour compatir, dirai-je pour collaborer, de son crû, à la souffrance de ceux qui doivent la dissimuler sous des paillettes; mais, ce faisant, rien ne l'empêchait pendant ce temps-là de songer au bon établissement de sa demoiselle.
On annonça Monsieur et Madame Fritz de Multipliet. Elle portait une robe à queue, et couleur de papyrus. Quelqu'un dit gracieusement: «est-ce pour recopier, là-dessus, les œuvres complètes de son mari?» Un autre répliqua, disgracieusement: «une fois l'opération terminée, la robe aura-t-elle, ou non, augmenté de valeur?»
III
Le Salon de Conversation.
Une compagnie restreinte, désireuse de s'adonner aux joies, plus intellectuelles, de la causerie pure, se retira dans un salon de travail, où traînaient des imprimés nombreux, des publications à la mode. Et le bavardage alla son train.
Outre Timon, toujours verbeux, quelquefois brillant, il y avait là des conversationnistes d'ordres divers, de valeurs différentes, au-dessus desquels planait Marcel Aromesti, le grand peintre de l'Italie, qui témoigna de sa bienveillance, même de sa bonté, à l'égard de jeunes artistes qu'on lui présentait et que leur fortune fit ainsi bénéficier de leçons subtiles et fortes.
Le Maître insista sur celle qui mettait ces jeunes gens en garde contre plusieurs sortes de déformations et d'entraves pouvant être infligées à l'exercice de leurs dons naturels par les diverses manifestations de la critique: «le mieux, disait-il, c'est d'apprendre vous-mêmes à juger, pour votre propre compte, les œuvres des autres; et quand vous saurez vraiment ce qu'il faut penser d'un ouvrage, tenez pour indigne d'apprécier ce que vous pouvez produire de bon, celui que vous entendrez louer ce qui ne le mérite point, parce que cela signifiera que sa louange est aveugle ou qu'elle est intéressée. En effet, la première de ces louanges est celle que Verlaine appelait «sans compétence»; l'autre est celle qu'il nommait «sans bonne foi», autrement dit: exercée pour des raisons étrangères à la valeur des œuvres (tout est là) et telle que, par exemple, entre autres, la recommandation d'un personnage influent, dont le critique souhaite lui-même de s'attirer la faveur. Cette façon de procéder, dite de «complaisance», fort en usage dans les ateliers de renommée, a été inventée par le dieu des auteurs pour leur désigner les juges desquels l'approbation doit non seulement les laisser froids, mais les trouver méfiants.
«Ce qui suit est d'un bel exemple. Un écrivain, pénétré de ces maximes, se voit, un jour, offrir, par son éditeur, un nombre illimité d'exemplaires, pour le lancement d'un de ses volumes. Il fait apporter le registre, dont les nombreux feuillets vierges s'offraient à la longue liste de ceux desquels on lui proposait de solliciter le jugement pour ses pages sincères. Alors, d'un crayon rouge, qui traînait là, on le vit écrire, en grosses lettres, sur la première ligne du registre, le mot: Néant. Et il signa.
«L'éditeur, qui croyait savoir ce que c'était que de faire le magnanime, comprit ce que c'était que de «faire un nez»; mais, comme il répondait au titre de galant homme et d'homme avisé, il comprit, sourit, pardonna.