—«Vous le savez tous—reprit aimablement Elphaige—Timon passe pour avoir, non seulement ce que l'on est convenu d'appeler un mauvais caractère, mais ce qu'on est d'accord pour appeler une mauvaise langue. Ce n'est pas exact, il voit clair, c'est-à-dire souvent laid; et comme il parle franc, ses paroles ne semblent pas toujours agréables.
«Un soir qu'il dînait avec une amie, elle exigea de le conduire chez un jeune ménage qui faisait répéter des tableaux vivants. Le projet ne souriait guère au convive, encore moins la perspective de paraître s'inviter et venir en gêneur. La dame insista, fit jouer le téléphone, qui se répandit en acceptations abondantes. L'apparition n'en produisit pas moins son effet d'entrée d'Athalie. Le sacrifice cessa; c'était un sacrifice photographique. Les aimables comparses, les uns, les jambes velues dans des cnémides en papier, les unes, jouant les fellahines, avec des cruches de carton, s'enfuirent aux combles. Ils voulaient bien poser devant l'opérateur, mais pas devant l'observateur. La dame qui, peut-être bien, y avait mis quelque malice, et même un peu de vindicte, la dame était enchantée.—«Pas moins vrai, chère amie—lui dit cet épouvantail bienveillant—que vous avez amené la clavelée chez les moutons.»
—«N'empêche—continua Timon—qu'un rosiériste fameux vient de donner mon nom à une rose.»
—«Voilà un botaniste qui m'a tout l'air d'avoir la berlue—cria la Comtesse Ziska.—Il me semble qu'à sa place, et sauf votre respect, mon cher ami, j'aurais plutôt donné votre nom à une ortie.»
—«Vous voyez, belle dame, que tout le monde n'est pas de votre avis. Cet horticulteur a choisi, pour me la dédier, une églantine tigrée, dont l'allégorie me plaît fort. L'églantine est pour la grâce, le tigre est pour la griffe, et les pétales bordés de pourpre, font penser à des lèvres qui auraient goûté du sang d'Adonis.»
—«J'ai observé, Timon—dit Syringe—qu'à la suite de ce dîner cérémonieux où nos appétits boudèrent ensemble, que vous vous étiez mis à répandre, en faveur d'une jeune demoiselle favorisée, et d'un jeune seigneur privilégié, vos dithyrambes, pas toujours digestifs, sans peut-être assez vous souvenir que l'autre région de l'appartement contenait des adultes de marque.»
—«Mon cher—répliqua Timon—je n'aime pas les vains efforts. «Le semeur sème la parole», a dit un de nos maîtres, s'inspirant d'une parabole évangélique, inoubliable et inoubliée.
«Une margrave Autrichienne me paraît devoir posséder un cerveau de Klein ou de Rodeck. Le cuivre doré de l'un, de l'autre, le cuir repoussé me semblent parfaitement impropres à faire fructifier des semailles. Quant à la Princesse des Ruines, elle vous répond toujours comme si elle avait mangé du chiendent ou de la chicorée sauvage, à moins que ce ne soit les sauterelles du Précurseur ou les cailloux de Démosthène. Cela, non plus, n'est pas digestif. J'ai donc choisi deux cervelles tendres et réceptives, deux regards aimables et avides, pour jeter mes graines fécondantes et lancer mes tropes qui veulent germer.
«A ce propos, Duplex—continua Timon—vous m'avez demandé de venir me voir avec des amis. Voici ma réponse, que je vous permets de transmettre à tous les imprudents, qui se hasarderaient à souhaiter d'aller en visite chez Trophonius.
«Je ne veux plus de curieux, je ne veux que des cœurs. Les premiers sont légion, les autres sont rares. Ne vouloir que de la rareté, c'est l'élégance de l'âme.