«Maintenant, cette moitié de nymphe aura encore accompli beaucoup de bonnes actions, qui lui donneront droit à un supplément de bonheur, Dieu lui rendra peut-être son oreille gauche. Elle entendra retentir comme un coup de canon dans son crâne droitier. Cela voudra dire qu'elle peut désormais compter sur deux tympans. Et parce que notre Créateur daignera se montrer plus généreux encore que de coutume, à l'égard de la nymphe perfectionnée, l'amphitryonne aura, ce soir-là, situé celle-ci à la droite de Chabert.
«Entendez-moi bien, Russell, il y a quelque chose à glaner pour vous, dans cet apologue. Ne devenez pas trop vertueux, ça vous vaudrait peut-être d'obtenir du Bon Dieu, qu'il vous accorde le style de Georges!»
—«Le style—dit Lévèque—ça n'est pas plus absolu que le reste, heureusement! Car alors, cela s'apprendrait, à coups de manuels, comme on apprend tout aujourd'hui, même à ne plus être timide. Des cuistres enseigneraient à placer le substantif, l'adjectif, le verbe, et tout ce qui concerne une phrase dite bien construite, en un mot à lui infliger un visage monotone, une attitude réglementaire et inévitable, qui ne permettant plus ni écart de linguistique, ni élan d'originalité, réduirait l'art de s'exprimer à un cliché méthodique, aussi déplaisant que le timbre électrique, par rapport à la sonnette vibrante, et que l'ourlet de machine à coudre, en regard du point perlé de l'ouvrière. «Garder avec soin, les singularités qui nous sont propres», le mot de Joubert, sur le caractère, s'applique aussi à l'écriture. C'est ennuyeux de répéter des mots célèbres; mais vraiment celui de Buffon, sur le style, est parfait de frappe. Si l'on ne rencontrait plus, dans la période, un bout d'oreille et une trace de doigts, elle équivaudrait à l'itinéraire sur le papier, d'un hanneton, préalablement baigné dans l'encre.»
—«Mais, mon cher—dit Centule—il y a beaucoup de ces hannetons-là dans la littérature. On peut même dire qu'ils y jouent un rôle prépondérant. Il y a d'abord Touche-à-Tout, qui me fait toujours rire. Quand je l'entends dire que Nietzsche avait perdu la raison, je pense que Touche-à-Tout ne perdra jamais la raison, et que c'est bien dommage.»
—«Ce que l'on peut affirmer—dit Delphin—c'est que les auteurs capables d'employer et de laisser subsister dans un texte définitif, des locutions aux sonorités du genre de celles-ci: «surtout toujours—qui quitte—qu'on connaît—jardin dont—mer de soupirs—les troncs forts»—ces auteurs peuvent être, par ailleurs, doués d'invention et d'ingéniosité, mais ne sont pas des écrivains-nés, et surtout, n'ont rencontré, ni parmi leurs relations, ni dans leur conscience artiste, le rhéteur à l'oreille sûre, qui les aurait sauvés d'offenser la nôtre. Et quand je dis l'oreille, c'est insuffisant; d'autres organes ont le droit de réclamer.»
—«Ce sont des attentats à la phonétique—dit Timon—je conviens qu'ils sont détestables; mais il y en a d'autres, ne fût-ce que les attentats au sens commun, qui ne valent pas davantage. Quelqu'un me dit avoir lu, dans un journal, à propos de Rodin, que c'était un «artiste charmant.» Je me méfie, même je reste encore persuadé qu'il s'agit d'une fumisterie; mais enfin, admettons que le rapporteur a dit vrai, cela me console d'un vieux déboire, qui m'était resté sur le souvenir.
«Quand j'étais jeune (et vous allez voir comment!) il y a longtemps de cela, on me demanda de réciter des vers, dans l'intimité d'un salon brillant; et, ma foi! sans désir de mystifier, par simple et sincère espoir de faire partager une émotion ressentie, je récitai Bénédiction. L'hôtesse qui n'était pas Arabe, mais aurait mérité de l'être, et même de recevoir mes adieux, comme il fut fait, supporta le choc, puis, lorsque la diction eut pris fin, me récompensa d'un: «c'est charmant», dont je ne saisis pas, alors, toute l'étendue. S'il voulait dire: «comme l'art de Rodin», je comprends que voilà portée à son comble de grâce et de gloire, une minute qui m'avait paru pesante, et qui, au contraire, planait.
«Depuis, j'ai lu, de Monsieur Brunetière, que chacun des mots composant le poème duquel je viens de parler, et que je continue à tenir pour un des plus beaux de la littérature universelle, semblait avoir pour mission de déshonorer ce qu'il exprime. Jamais rien, à l'égal de cette phrase, ne m'a paru chargé de déshonorer ce qu'il exprimait.
«Vous disiez, l'autre jour, Ghezo, que beaucoup de causes de morts subites restaient encore indéterminées. Ne pourrait-on en dire autant des sources du comique? J'en veux à votre fameux Bergson, de n'avoir pas, dans son volume sur le rire, prononcé même le nom de Baudelaire, qui s'est exprimé sur le sujet avec tant de maîtrise. Il dit, avec non moins de justesse, que le rire vient de la disproportion. Y en a-t-il une plus évidente que celle qui consiste à entendre quelqu'un parler, sur un ton protecteur, d'une œuvre qui le dépasse de bien des coudées?
«J'ai voué à d'Annunzio un culte, je ne dirai pas sans bornes, ce qui serait indéterminé, je dirai borné par l'admiration, l'insécurité, le fétichisme et l'intermittence. Par malheur, le nombre des points cardinaux est limité à quatre, sans cela, je trouverais, aussi aisément, toutes les vertus nécessaires à la transposition de ceux qui pourraient s'y ajouter. En attendant, je regarde les figures qui les allégorisent, comme dans un panneau de Mantegna, nouer autour du poète, des festons d'amarante et de belladone, de grenades et de mandragore. J'ajoute que je tiens le Forse che si pour le chef-d'œuvre de ses chefs-d'œuvre, sur le compte duquel ayant à s'exprimer, un chroniqueur n'a rien trouvé de mieux que de le qualifier «roman considérable».