Enfin les troupes se rendirent
Auprès du cœur d'Iris, qui ne les craignoit pas,
Et par les formes l'investirent
Après avoir donné quelques légers combats.
Le cœur d'Iris est fait sur un parfait modèle;
C'est une place forte, aimable, noble, belle,
Qui va même de pair avec les plus grands cœurs;
Elle n'est en état que depuis quatre lustres,
Mais le sang de ses fondateurs
Tient rang depuis long-temps parmi tous les illustres[24].
Cette place a de beaux dehors
Et cinq portes très régulières.
La porte de la vue est une des premières,
Et ne sauroit céder qu'à de puissants efforts.
C'est là que sans cesse se montrent
Une troupe de doux regards,
Qui, sans avoir nuls égards,
Volent innocemment tous ceux qui s'y rencontrent.
Cent fois l'Amour, ce conquérant rusé,
Après s'être bien déguisé,
Voulut entrer par cette porte;
Mais la Vertu, qu'on trompe rarement,
Le reconnut toujours déguisé de la sorte,
Et le chassa honteusement.
La porte de l'Ouïe est étroite et petite;
Il faut passer par cent jolis détours,
Et c'est en vain qu'on sollicite
D'y pouvoir entrer tous les jours.
On n'entre pas dès qu'on ose y paroître,
Il faut parler et se faire connoître.
Celle du Goût a ses beautés,
Et mille régularités;
La nature la fit avec un soin extrême,
C'est un ouvrage sans égal,
Et cette porte, enfin, d'ivoire et de corail,
S'ouvre à propos et se ferme de même.
Celle de l'Odorat exhale des odeurs
Plus douces que celles des fleurs.
La porte du Toucher est extrêmement forte;
Mais tout le monde sait, sans en être surpris,
Que ce n'est point par cette porte
Qu'on entre dans le cœur d'Iris.
Enfin cette place fameuse
Par son assiette avantageuse
N'est pas difficile à garder,
Et l'on a toujours pu connoître
Qu'on n'y prétend souffrir qu'un maître,
Et que la Vertu seule à droit d'y commander.
C'est aussi la Vertu qui défend cette place,
Avec mille beaux sentiments.
L'Amour sans cesse la menace,
Mais elle rit de ses emportements.
Cette personne incomparable,
Parfaite en tout, partout aimable,
Rejettoit tous ses favoris,
Et le monde seroit dans une paix profonde,
Si, comme dans le cœur d'Iris,
La Vertu commandoit dans tous les cœurs du monde.
Huit guerrières servoient, presque en toute saison,
D'officiers dans la garnison.
L'on y voyoit toujours la Force, la Prudence,
La Justice, la Tempérance,
L'Indifférence et la Tranquillité;
L'on y trouvoit la Modestie,
Et l'Amitié, qu'un peu de sympathie
Rend semblable à l'Amour par bien plus d'un côté.
L'Amour, pour les gagner, mettoit tout en usage;
Mais il en connoissoit la vaillance et l'honneur.
Ce n'est pas un petit ouvrage
Que d'attaquer un noble cœur.
Comme il a de l'expérience,
Il distribua les quartiers,
S'empara des hauteurs, des bois et des sentiers,
Avec beaucoup de diligence.
Tous ses retranchements n'avoient aucun défaut.
L'ennemi ne pouvoit lui dresser aucun piége,
Car il étoit alors aussi savant en siége
Qu'il étoit heureux en assaut.
Son courage étoit grand, son soin étoit extrême;
Il voyoit ses travaux lui-même,
Et ce conquérant, à son tour,
Employoit son adresse à remuer la terre,
Pour persuader que l'Amour
Est infatigable à la guerre.
Cependant, sur le prompt avis
Que la Gloire[25] eut du siége et de la guerre ouverte,
Elle se dépêcha d'aller au cœur d'Iris,
Pour empêcher les deux partis
De courir à leur perte.
Depuis longtemps elle savoit
Que la Vertu n'avoit point de foiblesse,
Qu'elle écoutoit tous ses conseils sans cesse,
Et que l'Amour quelquefois les suivoit,
Mais que l'Amour, étant opiniâtre,
Ou battroit, ou se feroit battre.
Elle eût voulu que la Vertu
Eût traité l'Amour sans rudesse,
Et que l'Amour eût combattu
Par le conseil de la Tendresse.
Le plus grand de tous ses souhaits
Etoit de presser une paix
Où tous les deux partis eussent de l'avantage:
Le monde l'espéroit, et l'on disoit partout
Que la Gloire étoit assez sage
Pour en pouvoir venir à bout.