Notre Dauphine est en courroux
Contre monseigneur son époux,
Qui commence de faire,
Eh bien,
Comme le roi son père,
Vous m'entendez bien.
Les dames ne s'étoient point flattées mal à propos. L'exemple de Monseigneur fit des merveilles pour elles. Chacun crut qu'elles alloient devenir à la mode, et on s'empressa de leur témoigner de la passion. Elles n'eurent garde de faire les cruelles: car, comme elles avoient été quelque temps à louer, elles voulurent profiter du bon temps. Cependant Monseigneur s'étant mis en rut par ce que je viens de dire, il regarda des mêmes yeux qu'il venoit de faire la femme de chambre une des filles d'honneur de madame la Dauphine, qui étoit sœur de la duchesse de Caderousse[412]. Ce n'étoit pas pourtant une de ces beautés qui engagent malgré que l'on en ait, au contraire elle étoit plus laide que belle; mais, la facilité qu'il avoit à la voir tous les jours l'enflammant tout de même que si c'eût été le plus bel objet du monde, il ne la trouva point qu'il ne lui dît quelques douceurs en passant. Il s'y seroit arrêté bien davantage, sans la crainte qu'il eut que cela ne vînt aux oreilles du Roi. C'est pourquoi, pour se dérober à la contrainte où il étoit obligé de vivre, il jeta les yeux sur un confident qui pût dire non-seulement à la demoiselle le mal dont il étoit atteint, mais qui pût encore par lui-même insinuer au public qu'il en étoit amoureux. Le marquis de Créqui[413] lui sembla tout propre pour cela. C'étoit le gentilhomme le mieux fait de la cour, et il n'y avoit qu'une seule difficulté qui paroissoit, savoir que, comme il étoit marié nouvellement[414], cela ne portât préjudice à la réputation de la demoiselle. Il en dit son sentiment à ce marquis, en même temps qu'il lui fit confidence de son amour; mais lui, qui mouroit d'envie de rendre service au jeune prince, lui dit que cette difficulté ne devoit point arrêter, puisque, s'il ne considéroit que le qu'en dira-t-on, on parloit tout aussi bien d'une fille qui avoit un galant qui n'étoit pas marié comme quand elle en avoit un qui l'étoit; du reste, qu'on sauroit tôt ou tard dans le monde que si elle l'avoit écouté, ce n'étoit qu'en faveur du plus beau prince de l'Europe; ce qui lui rendroit sa réputation, quand même elle l'auroit perdue. Ces raisons n'étoient pas trop convaincantes, puisqu'il est sûr que, cette intrigue étant mise entre les mains d'un homme qui n'eût pas été marié, on eût pu croire à la cour qu'il auroit eu dessein pour elle; mais le jeune prince ayant passé par dessus toute sorte de considération, il chargea le marquis de dire à la belle tout ce qu'il se sentoit pour elle de pressant.
Comme on vit à la cour dans une grande liberté, il ne lui fallut point prendre de grands détours pour s'acquitter de sa commission: il vit la demoiselle dès le même jour, et, lui ayant conté quelques douceurs sans lui dire de quelle part elles venoient, il en fut écouté si favorablement que, quand c'eût été pour lui qu'il eût parlé, il n'en auroit pu concevoir de plus grandes espérances. Cependant, ne jugeant pas à propos de lui faire un secret davantage de ce qui se passoit: «Je vous viens de dire bien des choses, Mademoiselle, lui dit-il, qu'il est impossible de ne pas sentir quand on vous voit; mais que direz-vous quand je vous apprendrai qu'il me faut cependant étouffer tout cela en faveur d'un prince qui me charge de la plus difficile commission qui fut jamais, puisqu'il devroit savoir qu'on n'est pas plus insensible que lui?»
La demoiselle, qui se douta dans ce moment que le prince dont il vouloit parler étoit monseigneur le Dauphin, se consola du changement, dont elle ne se seroit pas consolée facilement si c'eût été pour un autre. Elle lui demanda en même temps qui étoit ce prince, et, ayant su que c'étoit celui qu'elle soupçonnoit, elle lui dit sans faire beaucoup de façons qu'elle s'étoit déjà aperçue qu'il ne la haïssoit pas; mais qu'il lui paroissoit dangereux de s'embarquer avec lui, parce que madame la Dauphine ne seroit pas d'humeur à le souffrir, ni le Roi non plus, qui avoit assez témoigné, de la manière qu'il avoit pris l'affaire de la femme de chambre, qu'il ne vouloit pas que ce prince eût des maîtresses. Le marquis répondit à cela que, si le Roi avoit été un peu rigoureux dans l'affaire dont il s'agissoit, ce n'étoit qu'à cause que l'objet n'en valoit pas la peine; qu'il ne falloit pas qu'un grand prince aimât une femme de rien; qu'il y en avoit assez de condition dans le royaume sans s'aller ainsi encanailler, tellement que quand le Roi le verroit dans les sentiments où il devoit être, il ne falloit pas croire qu'il y trouvât à redire, lui qui avoit éprouvé tant de fois combien il est difficile de se savoir commander.
La demoiselle, qui ne demandoit pas mieux que d'aider à se tromper elle-même, se paya de ces raisons; elle fit une réponse aussi favorable que monsieur le Dauphin la pouvoit désirer, et ce jeune prince en étant devenu encore plus amoureux, il chercha quelque occasion pour lui parler autrement que par procureur. Il lui fut assez difficile de la trouver; on l'éclairoit[415] de près depuis l'affaire de la femme de chambre, et le marquis de Créqui lui fit accroire qu'on l'éclairoit encore davantage, afin de se rendre plus nécessaire. Tout le secret fut donc déposé entre ses mains pendant quelque temps, et il y eut beaucoup de gens qui crurent que c'étoit lui qui en étoit amoureux.
Il avoit épousé une des filles du duc d'Aumont, du premier lit. C'étoit une jeune dame qui, dans une médiocre beauté, avoit beaucoup d'agrément. Elle aimoit son mari, et il lui eût été fâcheux d'apprendre cette nouvelle; mais l'archevêque de Reims, qui n'avoit plus osé retourner chez la duchesse d'Aumont depuis l'éclat qu'avoit fait le marquis de Villequier, l'ayant trouvée à son gré, il résolut de s'établir auprès d'elle sur les ruines de son mari.
La facilité qu'il avoit de la voir en qualité d'oncle ayant encore augmenté son amour, il chercha à s'insinuer dans l'esprit du marquis, sous les plus beaux prétextes du monde. Il lui fit beaucoup de bien, et non content de l'avoir gagné par-là, il lui fit espérer que ce seroit lui qu'il feroit son héritier. Cependant, pour pouvoir voir la marquise à toute heure, il loua l'hôtel de Longueville[416], dont le derrière répondoit à l'hôtel de Créqui[417], et, ayant fait faire une porte de communication, le bon prélat étoit auprès d'elle depuis le matin jusques au soir. Il prit son temps pour lui apprendre que son mari étoit amoureux ailleurs, et ayant jeté le trouble dans son esprit par cette nouvelle: «Que vous êtes folle, Madame, lui dit-il, de vous en fâcher, comme si vous n'aviez pas à lui rendre le change! S'il a fait une maîtresse, vous n'avez qu'à faire un galant, l'un vaudra bien l'autre; et je crois que c'est là le meilleur conseil qu'on puisse vous donner.»
La marquise ne topa pas à la chose; au contraire, elle fut fort surprise de le voir dans ces sentiments, lui qui devoit l'en détourner si elle eût été de cet avis-là. Ainsi n'ayant pas trouvé son compte avec elle, il prit le parti de s'expliquer mieux, ce qu'il fit en termes si intelligibles qu'elle ne douta point qu'il ne voulût être de moitié de la vengeance. Elle trouva cela horrible pour un archevêque et pour un oncle; cependant, comme elle en recevoit du bien et qu'elle en espéroit encore davantage à l'avenir, elle ne jugea pas à propos de le mortifier, comme elle auroit fait sans cette considération. Cela le rendit encore plus amoureux, s'imaginant qu'il y avoit de l'espérance pour lui; et, pour boucher les yeux tout à fait au mari, il parla de le défrayer, lui et toute sa maison.
Le marquis, qui rapportoit toutes ces bontés à la qualité d'oncle, et non à celle d'amant, en fut si touché qu'il en témoigna partout sa reconnoissance; mais le maréchal son père[418], qui n'étoit pas tout à fait si dupe que lui, approfondissant les choses un peu mieux, il reconnut bientôt d'où partoient toutes ces libéralités. Il étoit assez fier pour en parler lui-même à l'archevêque, et pour lui faire honte de sa turpitude; mais, considérant qu'il avoit affaire à un homme qui ne se payoit pas de raison, il en parla au marquis de Louvois, et lui demanda justice. Ce ministre lui dit qu'il étoit bien fâché de ne pouvoir rien faire là-dessus; que son frère n'écoutoit que sa passion; c'est pourquoi, d'abord qu'il lui en parleroit, il croyoit en être quitte pour nier toutes choses; qu'il le feroit cependant; mais que, s'il ne pouvoit rien gagner sur lui, comme il y avoit beaucoup d'apparence, il lui conseilloit de s'en plaindre au Roi.
Le maréchal trouva qu'il parloit de bon sens; cependant, lui ayant fait connoître que toute la famille avoit intérêt que la chose ne se répandît pas dans le monde, il le conjura non-seulement de faire tous ses efforts pour le faire rentrer en lui-même, mais encore d'y travailler promptement. Le marquis de Louvois le fut trouver aussitôt; mais d'abord qu'il eut ouvert la bouche, l'archevêque lui reprocha que ce qu'il en faisoit n'étoit que par jalousie, et que, tout riche qu'il étoit, il étoit encore assez intéressé pour craindre que sa succession ne lui échappât. Le marquis de Louvois, sachant que tout ce qu'il lui pourroit répliquer seroit inutile, le laissa là, et fut redire au maréchal la conversation qu'il avoit eue avec lui. Il étoit cependant si outré que, sans considérer le tort qu'il lui feroit, il consentit que le maréchal en parlât au Roi. Cela fut fait à l'heure même. Le maréchal ayant demandé un moment d'audience à ce prince, il se jeta à ses pieds et le pria de ne pas souffrir que l'archevêque déshonorât sa famille. Le Roi, qui n'avoit pas dit tout ce qu'il pensoit de l'intrigue du prélat avec la duchesse d'Aumont, fut fort fâché qu'il fît encore des siennes. Il fit appeler le marquis de Louvois, et, lui ayant demandé si son frère vouloit toujours ainsi donner du scandale, il lui commanda d'aller à l'heure même lui dire de sa part qu'il eût à s'en aller dans son archevêché. Le marquis lui répliqua qu'il étoit tout prêt d'obéir; mais, comme il avoit affaire à un homme difficile à mener, il le supplioit d'en faire expédier l'ordre en bonne forme. Le Roi y consentit, et, une lettre de cachet ayant été faite sur-le-champ, le marquis fut trouver l'archevêque, et le salua d'abord de quelques plaintes bien fondées, l'accusant que pour l'amour de lui il falloit que le Roi se mît en colère; mais, l'archevêque croyant qu'il avançoit cela de son crû, il se mit de son côté à lui reprocher ce qu'il avoit fait dans sa jeunesse; tellement que c'eût été une affaire à ne pas finir si tôt, si le marquis de Louvois, tout en colère, n'eût coupé court à toutes choses en lui montrant la lettre de cachet[419]. Il fut fort surpris, et, n'ayant plus alors le mot à dire, il promit d'obéir. Le marquis de Louvois, ravi de l'avoir si bien mortifié, sortit après cela; et le prélat, prenant le temps qu'on accommodoit toutes choses pour son départ, fut dire adieu à la marquise, qu'il conjura de se souvenir que c'étoit pour l'amour d'elle qu'il alloit souffrir l'exil.