Le commencement de ce discours avoit scandalisé toute la compagnie, mais elle trouva tant de bon sens dans la fin, qu'elle résolut de s'y conformer. On n'eut pas le temps néanmoins de recueillir les voix, car, un laquais étant venu dire au maréchal que Lessé, du Bail[217], et deux ou trois autres fameux joueurs de trois dez, l'attendoient, il tira la révérence, en disant qu'il cassoit tout ce qu'ils feroient au préjudice de sa déclaration.

L'évêque de Laon[218] demeura le président du conseil de guerre, après que son père fut sorti; et comme il étoit tout politique, et qu'il prétendoit que la faveur de monsieur de Lionne ne lui nuiroit pas à lui faire obtenir le chapeau de cardinal, qu'il a eu depuis, il dit qu'il s'étonnoit extrêmement de deux choses: l'une, qu'on fît le procès à sa nièce sur un simple soupçon; l'autre, qu'on médît de sa famille; que pour l'un, il falloit que les choses fussent claires comme le jour, avant que d'en venir là; que pour l'autre, l'on savoit bien que la maison de Lionne s'étoit toujours distinguée parmi les autres maisons de noblesse de la province du Dauphiné; que la malice qu'on avoit de nier une chose si avérée étoit une preuve assez authentique du peu de foi qu'il falloit ajouter à tout ce qui se disoit d'ailleurs; que, tant qu'il avoit été à Paris, il lui avoit tenu assez bonne compagnie, pour remarquer s'il y eût eu quelque dérèglement dans sa conduite, mais qu'il ne lui avoit jamais reconnu que des sentiments dont toute sa famille devoit être contente; qu'il y alloit prendre garde encore de plus près, et que, tant que les négociations où il étoit appelé lui permettroient de demeurer auprès d'elle, il s'y attacheroit tellement qu'il en pourroit répondre mieux que personne.

Le marquis de Cœuvres se crut obligé de le remercier de la peine qu'il vouloit bien se donner, et en lui faisant son compliment il lui dit qu'on voyoit bien peu d'oncles prendre les choses si fort à cœur qu'il faisoit. Mais il fut le seul de la compagnie qui ne pénétrât pas son dessein. Le bon prélat étoit devenu amoureux de sa nièce, et, comme il n'avoit pas le temps de filer le parfait amour, il avoit résolu de lui faire valoir ce service et d'en demander une prompte récompense. En effet, l'assemblée ne fut pas plutôt rompue, qu'il fut trouver la marquise, et la prévenant par un regard qui découvroit assez quelle en étoit la source, pour peu qu'elle y eût pris garde: «Je ne sais, Madame, lui dit-il, si vous ne vous êtes point déjà aperçue de l'extrême passion que j'ai pour vous. Si je vous en avois parlé dès le moment que je l'ai sentie, ç'auroit été dès le premier jour que je vous ai vue; mais ces sortes de déclarations n'appartiennent qu'à des étourdis, et j'ai toujours cru, pour moi, qu'avant que d'en venir là, il falloit avoir prévenu la personne par quelque service considérable. Si vous avez bien remarqué mon procédé, je n'ai guère laissé passer d'occasion sans le faire; cependant ç'a toujours été si peu de chose, en comparaison de ce que j'aurois voulu, que je n'ai pas eu la hardiesse de me découvrir jusqu'ici. Aujourd'hui les choses changent de face: je viens de réduire dans le devoir une famille qui se déchaînoit contre vous et qui ne parloit pas moins que de vous envoyer en religion. Je sais bien, madame, qu'on ne vous rendoit pas justice; mais enfin c'en étoit fait, si je n'eusse pris votre parti. Cela mériteroit quelque récompense pour un autre; mais pour moi, je serai toujours trop satisfait si vous me permettez seulement de vous voir et de vous aimer.»

La marquise de Cœuvres avoit été tellement étonnée de sa déclaration, qu'elle avoit eu peine à croire ce qu'elle entendoit. Mais comme elle étoit sur le point de lui témoigner son ressentiment, ce qu'il lui venoit de dire d'ailleurs la surprit si fort, qu'elle oublia tout le reste pour lui demander ce qu'elle avoit fait pour être si maltraitée. «Je ne vous le puis dire, Madame, lui répondit l'évêque, si ce n'est que votre mari est jaloux. Il ne spécifie rien cependant de particulier, et tout ce que je puis comprendre, c'est que vous avez quelqu'un qui vous veut du mal et qui vous a desservie auprès de lui. Mais n'appréhendez rien, il se repose maintenant sur tout ce que je lui dirai de votre conduite, et je me suis chargé de vous éclairer de si près, que rien n'échappera à ma pénétration.» Là-dessus il lui fit le détail de tout ce qui s'étoit passé dans l'assemblée, à la réserve néanmoins de ce qu'avoit dit le bonhomme le maréchal; car il vouloit que ce fût à lui seul qu'elle eût de l'obligation de l'avoir tirée d'affaire.

La marquise fut ravie qu'on n'eût rien découvert de son intrigue; c'est pourquoi, se tenant bien forte: «Je suis bien malheureuse, Monsieur, dit-elle, de me voir accusée injustement, et, quoique je ne veuille pas nier que je ne vous sois obligée, vous me permettrez néanmoins de vous dire que vous effacez bientôt cette obligation par votre procédé. Vous devriez vous ressouvenir de votre caractère et de ce que je dois à mon mari. Mais je vois bien ce que c'est: les contes qu'on a faits de moi vous ont donné cette audace, et j'aurois encore lieu de vous estimer, si vous n'aviez cru qu'ayant déjà quelque penchant au crime, j'aurois moins d'horreur pour celui que vous me proposez.—Je ne vous propose rien de criminel, répondit aussitôt l'évêque, et vous avez tort de m'en accuser.—Mais que demandez-vous donc? lui dit madame de Cœuvres.—Que vous souffriez seulement que je vous adore, répliqua l'évêque, et que je cherche toutes les occasions de vous rendre service.—Quoi donc! lui répondit-elle, vous traitez de bagatelles qu'un évêque aime une femme mariée, et qu'un oncle tâche de séduire sa nièce? Croyez-moi, si j'ai quelque cas à consulter, vous ne serez jamais mon casuiste. Cependant obligez-moi, non pas de ne me voir jamais, puisqu'il n'est pas en mon pouvoir de l'empêcher, mais de ne me tenir jamais de tels discours; car je n'aurois peut-être pas assez de discrétion pour le cacher à monsieur de Cœuvres.»

Ces paroles furent un coup de foudre pour cet évêque, et, quelque esprit qu'il eût, il demeura si court qu'il ne put dire un seul mot. Un pauvre malheureux prestolet, qui sollicitoit un démissoire depuis longtemps, s'étant présenté à lui un moment après, essuya tout son chagrin: il lui dit mille choses fâcheuses; et ses gens, qui ne l'avoient jamais vu de si méchante humeur, ne surent à quoi attribuer un si grand changement. Cependant ils eurent eux-mêmes à souffrir de ce qui lui étoit arrivé. Quand il fut à table, il trouva tout si mauvais, qu'il demanda si on le vouloit empoisonner. Enfin, s'il eût osé, il auroit battu tout le monde.

Son amour ne s'éteignit pas pour cela; au contraire, il augmenta par la difficulté; mais, n'osant plus rien dire à la marquise, de la manière qu'il en avoit été reçu, il résolut de veiller de si près à sa conduite, qu'il fit faire par crainte ce qu'il n'avoit pu lui faire faire par amour.

Cet argus, malgré tous ses yeux, ne put rien découvrir de quelques jours; et, quoique le duc de Sault vînt à toute heure dans la maison, comme on le croyoit bien avec madame de Lionne, et qu'il la demandoit le plus souvent, il prit si bien le change, que ce fut celui qu'il soupçonna le moins. Cependant, comme il est difficile de tromper longtemps un amant, l'évêque s'imagina bientôt que madame de Lionne ne servoit que de prétexte, et que la marquise recevoit les offrandes. Le duc de Sault, qui n'avoit pas encore trouvé moyen de se raccommoder avec elle, en cherchoit toutes les occasions. C'étoit pour cela qu'il venoit si souvent voir la mère, et comme il connoissoit le caractère de son esprit, et les nécessités de son tempérament: «Madame, lui dit-il dès la première fois qu'il la revit, voici un criminel qui se vient justifier devant vous, et, quoique j'aye à mon tour à vous accuser, comme c'est moi qui ai fait la première faute, il est bien juste que je calme votre ressentiment pour rendre le mien légitime.—De quoi vous plaignez-vous? Monsieur, lui répondit-elle; est-ce de m'avoir trouvée avec monsieur de Fiesque? Quel intérêt y prenez-vous, et, après ce que j'ai vu, voulez-vous encore vous moquer de moi?» Le duc de Sault, croyant qu'elle vouloit lui reprocher son impuissance: «Je n'ai rien à dire, Madame, lui dit-il, et je vous ai déjà avoué que j'étois le plus criminel de tous les hommes. Mais à tout péché miséricorde, et me voici tout prêt à réparer ma faute.» A ces mots il se mit en état de faire ce qu'il disoit; mais, quoique madame de Lionne n'eût jamais refusé personne sur l'article, elle lui dit d'un air méprisant qu'il se méprenoit et qu'elle n'étoit pas madame de Cœuvres. «Que voulez-vous dire, Madame, répondit le duc de Saux en s'arrêtant, et pourquoi citer ici une femme qui ne songe pas à nous et à qui nous ne devrions pas songer aussi?—Me prenez-vous pour une bête, lui dit madame de Lionne, et ne la vis-je pas entrer moi-même l'autre jour avec vous, quoique le carrosse fût masqué aussi bien que vos laquais? Ne la suivis-je pas jusqu'à la porte des Tuileries, et cela m'empêcha-t-il de démêler toute l'intrigue?—Vous l'avez vue, Madame? lui dit le duc de Saux d'un air résolu.—Oui, Monsieur, répondit madame de Lionne d'un même air, et de mes propres yeux.—Eh bien! Madame, lui dit-il d'un grand sérieux en lui tendant la main, frappez là: nous n'avons rien à nous reprocher l'un et l'autre, et j'ai vu aussi bien que vous des choses dont il n'est pas besoin de rappeler la mémoire. Ne vous souvenez plus de l'aventure du carrosse, j'oublierai celle du cabinet. Qu'en dites-vous, et n'est-ce pas là se mettre à la raison?»

Cet entretien parut trop cavalier à la dame pour lui accorder aucune faveur, et, continuant de se picoter l'un l'autre, ils se séparèrent si chagrins, qu'ils crurent tous deux n'avoir jamais rien à se demander. Le duc de Sault, s'en étant retourné chez lui, n'y fut pas un quart d'heure, qu'il reçut ce billet de la marquise de Cœuvres.

Lettre de Mme de Cœuvres au Duc de Saux.