Le duc de Sault, qui reconnoissoit bien la voix de madame de Lionne, garda le silence; ce qui la surprit, craignant qu'elle ne se fût méprise. Pour s'en éclaircir, elle lui jeta ses bras au col, et ayant senti qu'il étoit plus gros et plus gras que son ami, elle fit un grand cri, qui auroit réveillé toute la maison, si chacun, à la réserve du valet de chambre, n'eût été enseveli dans un profond sommeil. Le duc de Sault, qui avoit peur que son imprudence ne leur fît des affaires à tous deux, prit alors le parti de rompre le silence, ce qu'il fit en ces termes, mais le plus bas qu'il lui fut possible: «A quoi pensez-vous, Madame, lui dit-il, et n'avez-vous pas le jugement de voir que vous nous allez perdre? S'il n'y avoit que mon intérêt qui me fît parler, je ne dirois rien, et me tirerois d'affaire comme je pourrois; mais que dira votre mari, et, quelque excuse que vous puissiez chercher, ne croira-t-il pas que c'est vous qui m'avez fait venir?»

Ces paroles, cette voix, qu'il lui fut facile de reconnoître, firent faire réflexion à madame de Lionne qu'il avoit raison. «Quoi! c'est donc vous, monsieur le duc? lui dit-elle; et que venez-vous chercher ici?—Je ne vous mentirai point, Madame, lui dit-il: je ne vous cherchois, non plus que ce n'étoit pas moi que vous cherchiez; c'est pourquoi, si vous m'en croyez, vous me laisserez continuer mon aventure, de peur que je n'interrompe la vôtre; et voilà comme, entre gens comme nous, il faut vivre dans le siècle où nous sommes.» La proposition étoit fort honnête et fort raisonnable, comme il est aisé de juger; mais, soit qu'il y eût déjà longtemps qu'elle eût envie de tâter de lui, ou que, le temps du rendez-vous du comte de Fiesque étant passé, il lui fût insupportable de passer la nuit toute seule, pendant que sa fille la passeroit en compagnie: «Non, non, monsieur le duc, disoit-elle, cela n'ira pas comme vous le pensez. Je sais que c'est à ma fille que vous en voulez; mais, ne lui en déplaise, ni à vous, je profiterai de l'occasion, puisqu'elle s'offre sans que j'y pense. Apparemment le charme du Polville est passé, et il faut que vous m'en donniez des marques tout à l'heure.»

A ces mots, qui se disoient le plus bas qu'elle pouvoit, de peur que quelqu'un ne l'écoutât, elle voulut l'amener dans sa chambre; mais lui, qui ne pouvoit consentir au change: «Ah! Madame, lui dit-il en se faisant tirer de force, j'ai promis à madame de Cœuvres que je l'irois trouver, je ne puis lui manquer de parole, et permettez du moins que je m'aille dégager d'avec elle, après quoi je vous promets de vous donner toute sorte de contentement.» La dame ne fut pas si crédule qu'elle se voulût fier à lui; comme elle avoit éprouvé ses forces et qu'elle savoit qu'elles n'étoient pas suffisantes pour toutes deux, elle ne voulut jamais souffrir qu'il la quittât. Mais lui, de son côté, s'étant obstiné à n'en rien démordre, elle proposa un milieu à cela, qui fut d'aller quérir elle-même sa fille. Il accepta sa proposition, ne se pouvant tirer autrement de ses mains. Mais, avant qu'elle y allât, elle le conduisit dans sa chambre, où elle l'obligea de se mettre au lit, lui disant qu'elle alloit amener sa fille, et qu'il coucheroit entre deux. Si le scrupule eût été grand chez le duc de Sault, une pareille proposition étoit capable de l'effrayer; mais, les gens de Cour n'ayant peur de rien, il lui fit réponse qu'il les attendoit de pied ferme, et qu'il y avoit longtemps qu'il n'avoit mis du Polville. La dame étoit si pressée de ses nécessités, qu'elle eût vu volontiers à l'heure même s'il lui disoit vrai ou non; mais, lui n'en étant pas d'accord, il lui fallut aller quérir sa fille, qui attendoit le duc en bonne dévotion. Ainsi elle ne fut point surprise d'entendre marcher dans son antichambre; mais, quand au lieu de lui elle vit sa mère, elle le fut beaucoup. Si madame de Lionne n'eût pas craint de perdre le temps, elle lui auroit demandé volontiers pourquoi elle veilloit si tard, et si c'étoit son mari qu'elle attendoit; mais, [le temps] lui étant extrêmement cher, elle ne lui fit point de questions inutiles. En effet, tout son compliment aboutit qu'elle vînt dans sa chambre, et qu'elle avoit quelque chose de conséquence à lui apprendre.

Quoique ce compliment fût positif, madame de Cœuvres, qui appréhendoit de manquer son rendez-vous, chercha à s'en excuser; mais sa mère lui ayant dit encore une fois la même chose, et même y ayant ajouté que c'étoit pour son bien, elle se conforma à sa volonté. Ce ne fut pas cependant sans une crainte extraordinaire, ne pouvant s'imaginer autre chose sinon que ses affaires étoient découvertes, et que c'étoit sans doute quelque avis qu'elle avoit à lui donner touchant sa conduite. Cette pensée, joint à cela l'heure indue qu'il étoit, l'ayant fait marcher sans dire une seule parole, elles arrivèrent dans la chambre, où la marquise de Cœuvres fut grandement surprise de trouver le duc de Sault au lit. Cependant elle entra en même temps dans une furieuse colère contre lui, croyant qu'il l'avoit sacrifiée, et elle alloit un peu décharger sa bile, quand madame de Lionne, qui voyoit que la nuit s'avançoit, et qui n'en vouloit pas perdre les restes inutilement, lui dit, le plus succinctement qu'il lui fut possible, comme elle avoit trouvé le duc, et de quoi ils étoient convenus ensemble. Cela apaisa un peu la colère de la jeune dame, et, quoiqu'elle fût fâchée d'être obligée de faire part à sa mère d'une chose à quoi elle s'étoit attendue toute seule, elle l'aima néanmoins encore mieux que si le duc lui eût fait une infidélité. Cependant elle fit beaucoup de façons devant que de se résoudre à accepter le parti qu'on lui proposoit. Mais madame de Lionne, qui voyoit que cela lui faisoit perdre du temps, l'ayant menacée de la perdre si elle n'obéissoit, et le duc de Sault l'en conjurant d'un autre côté, elle se déshabilla, moitié par obéissance, moitié parce qu'elle eût déjà voulu être au lit. Madame de Lionne en fit autant de son côté, et, comme elles savoient bien toutes deux qu'il leur devoit arriver cette nuit-là une bonne fortune, elles s'étoient munies d'un habit fort aisé à ôter, tellement que cela fut bientôt fait; on eût dit même qu'on auroit promis quelque grande récompense à celle qui seroit déshabillée la première, tant elles paroissoient pressées.

Pendant que cela se passoit, l'évêque et monsieur de Lionne faisoient toujours le pied de grue, mais beaucoup plus inquiets l'un que l'autre: car, quoique monsieur de Lionne fût homme d'honneur, et que l'infamie dont l'évêque l'avoit averti lui donnât quelques alarmes, ce n'étoit rien toutefois en comparaison de celle que celui-ci ressentoit par sa jalousie. Toutes les pensées qu'il avoit rouloient sur sa vengeance, et, s'il eût été aussi bien homme d'épée qu'homme d'église, le duc de Sault ne seroit jamais mort que de sa main. Comme monsieur de Lionne se tenoit loin de lui, par les raisons que j'ai dites ci-devant, cela lui donnoit moyen de s'entretenir dans ses pensées, qui le flattoient tantôt, et tantôt le désespéroient; mais comme il y étoit plongé le plus avant, monsieur de Lionne, qui venoit d'être averti par son valet de chambre de ce qu'il avoit vu, le releva de sentinelle, lui disant que ses soupçons étoient bien fondés, et qu'un homme étoit entré dans sa maison. «Mor....! lui dit en même temps l'évêque, en jurant; quoi! vous demeurez si tranquille après un tel avis, comme si l'affront ne vous regardoit pas aussi bien que moi?» Ce fut là la réponse qu'il fit à monsieur de Lionne, après quoi il demanda au valet de chambre ce qu'il avoit vu. Celui-ci l'ayant instruit de la plus grande partie de ce que je viens de dire, il demanda pour une seconde fois à monsieur de Lionne s'il laisseroit une injure comme celle-là impunie. «J'en suis d'avis, lui répondit froidement monsieur de Lionne; il faut que ce soit ma femme ou ma fille, et le moindre éclat que je ferois nous perdroit tous de réputation. Il vaut mieux que la chose demeure entre nous trois: je connois la discrétion de mon valet de chambre, et je réponds de son secret.» Monsieur de Lionne ne pouvoit prendre dans le fond un meilleur parti; mais l'évêque, qui prenoit feu à chaque parole: «Mor....! lui dit-il, jurant encore une fois comme un charretier, vous n'avez que ce que vous méritez, puisque vous voyez si tranquillement votre infamie. Mais pour moi, il ne sera pas dit que je la souffre sans me remuer; et comme je crois que la chose regarde ma nièce aussi bien que votre femme, vous trouverez bon que je n'aie pas la même tranquillité.» A ces mots, il dit au valet de chambre, qui, pour les intrigues amoureuses de son maître, avoit une clef d'une fausse porte, de la lui venir ouvrir; et monsieur de Lionne, se sentant piqué d'honneur, le suivit par complaisance plutôt que par inclination.

Comme le valet de chambre, après avoir vu monter le duc de Sault par dessus la muraille, avoit épié ce qu'il étoit devenu, il avoit remarqué le manége des deux dames, et, sachant dans quelle chambre elles étoient positivement, il y mena son maître et l'évêque, après que monsieur de Lionne, qui avoit une double clef de tous ses appartements, l'eût ouverte. Le duc de Sault et nos deux dames étoient si bien occupés de leurs affaires, qu'ils n'entendirent pas ouvrir la porte, tellement qu'ils se trouvèrent pris, pour ainsi dire, comme dans un blé. Madame de Lionne se jeta aux pieds de son mari et le conjura de lui pardonner, lui faisant mille belles promesses de n'y retourner de sa vie. La marquise de Cœuvres, qui n'étoit pas moins confuse, ne savoit que dire de son côté; néanmoins, s'étant approchée de l'oreille de l'évêque, qui vouloit que l'on tuât tout: «Ne me perdez pas de réputation, lui dit-elle, et, pourvu que vous apaisiez mon père et que vous cachiez la chose à mon mari, je vous promets de n'en être pas ingrate.» Monsieur de Lionne étoit si étonné par la nouveauté du fait, qu'il ne disoit pas une seule parole. Il avoit bien cru être cocu, mais d'avoir trouvé un homme couché entre la mère et la fille, c'étoit quelque chose de si étrange pour lui, qu'il n'auroit pas été plus étonné quand les cornes lui fussent venues à la tête. Tout ce qu'il put dire fut ce peu de paroles: «Malheureuse femme! malheureuse fille!» A quoi elles n'eurent garde de répondre.

Cependant l'évêque s'étoit grandement apaisé par les promesses qui lui avoient été faites, et comme il désiroit d'en voir l'effet à l'heure même: «Je crois que vous aviez raison, dit-il froidement à monsieur de Lionne, quand vous vouliez que nous n'approfondissions pas davantage notre infamie. Le moins de bruit qu'on peut faire dans ces sortes de choses est toujours le meilleur, comme vous me disiez fort bien; et si vous m'en croyez, nous en demeurerons là. Il nous doit suffire de savoir ce que nous savons, sans en abreuver le public.» Cet avis, étant du goût de monsieur de Lionne, fut suivi tellement qu'ils congédièrent le duc de Sault, qui, tout brave qu'il étoit, fut ravi de se voir hors de leurs mains. Après cela l'évêque, sous prétexte d'aller faire une correction à sa nièce, la mena dans la chambre, où, l'ayant sommée de lui tenir parole, elle ne l'osa refuser, de peur qu'il ne la perdît auprès de son mari et de toute sa famille. En ayant obtenu ce qu'il désiroit, comme il ne pouvoit ignorer qu'elle ne l'avoit fait que par crainte, il eut peur qu'elle ne retournât à ses premières affections; si bien que, pour la dépayser, il fit en sorte que son mari l'envoyât dans ses terres, qui étoient voisines de son évêché. Cela produisit un bon effet, car il fit une résidence plus exacte qu'il n'avoit fait encore dans son diocèse. Ce petit commerce dura un an ou deux; mais des intrigues d'Etat l'ayant appelé hors du royaume[220], l'ambition prit la place de l'amour, et finit un inceste à quoi la marquise ne s'étoit abandonnée qu'à son corps défendant.

Pour ce qui est de madame de Lionne, son mari; ne la pouvant plus souffrir devant ses yeux, la mit en religion; ce qui donna lieu de causer au public, qui ne douta point néanmoins que ce ne fût pour quelque amourette: car la dame avoit la réputation d'être fragile, en quoi certes l'on ne se trompoit pas. Cependant, comme chacun étoit en peine de savoir au vrai tous les tenants et tous les aboutissants, le duc de Sault prit soin de les apprendre. Il publia lui-même son aventure, et, quoiqu'il crût bien que cela ne lui donneroit pas bonne réputation, il aima mieux passer pour indiscret que de se priver du plaisir de parler. Le bruit s'en étant répandu dans Paris, on trouva cette aventure si rare, que ce fut le sujet de tout l'entretien pendant quelques jours; et cela donna lieu à un homme de la Cour de faire ces deux couplets de chanson, sur le même air qu'étoient faits ceux touchant le Polville.

Un jour, de Lionne, dit-on,
Trouva de Sault en caleçon,
Qui portoit son sac et ses quilles,
Sans appréhender le hola.
Pour du Polville,
Il n'en avoit point ce jour-là.

D'abord il voulut faire gille[221];(bis)
Mais, l'arrêtant en courroux,
Lui dit: Pourquoi fuyez-vous?
Si vous cherchez ma fille,
Profitons du rendez-vous;
Mais accordons-nous:
Faisons cocu mon époux,
Et puis je la laisse à vous;
Mais accordons-nous,
Je suis mère facile,
Profitons du rendez-vous.