Par bonheur, les ambassadeurs étoient expédiés, car dans la douleur où étoit le Roi il n'eût eu aucune considération. Il commanda qu'on lui fit venir un carrosse, et sans l'attendre il monta aussitôt à cheval. La Reine qui le vit partir lui dit qu'il n'étoit pas maître de lui.—«Ah! reprit le Roi, si je ne le suis pas de moi, Madame, je le serai de ceux qui me chagrinent.» En disant cela, il courut à toute bride à Chaillot, où il demanda sa jolie mignonne qui vint à la grille, avec un air tout pénétré de langueur et de tendresse.—«Ah! lui cria le Roi, de la porte, ma charmante enfant, vous avez peu de soin de ceux qui vous aiment!» Elle voulut répondre, mais les larmes l'en empêchèrent. Le Roi, l'ayant embrassée tendrement, la pria de sortir promptement. Elle s'en défendit d'une manière fort touchante, en racontant le méchant traitement de Madame et des Reines. Notre amoureux prince lui dit qu'il étoit Roi, et qu'il alloit y donner ordre.—«Enfin, répondit cette adorable, en levant les yeux au Ciel, on est bien foible quand on aime, et je ne me sens pas la force de vous résister.» Elle sortit et se mit dans le carrosse que le Roi avoit fait amener. Sa Majesté lui proposa en chemin de lui donner un hôtel et un train; mais cela lui parut trop éclatant; elle l'en remercia fort civilement. Le Roi, en arrivant, dit à Madame qu'il la prioit de considérer Mlle de La Valière comme une fille qu'il aimoit plus que sa vie:—«Oui, répartit Madame, en souriant, je la regarderai comme étant à vous.» Le Roi parut mépriser cette raillerie, et continua ses visites avec plus d'attache qu'auparavant. Il lui envoya continuellement des présents en la présence de Madame. Le Roi donna à La Valière le palais Brion[176], qu'il alla lui-même voir meubler le plus richement du monde, afin de la pouvoir entretenir sans témoins[177].

Ce prince tomba malade à Versailles, et pendant cette maladie il rêva toujours à sa belle qui ne vouloit pas le voir, de crainte d'irriter son mal; mais après qu'il n'y eut plus de danger à craindre, le duc de Saint-Aignan, par l'ordre du Roi, l'alla quérir.—«Hélas! dit-elle, en entrant, d'un air le plus tendre du monde, la fortune me redonne encore mon cher prince.—Oui, mon incomparable, lui répartit le Roi, pour vous aimer avec plus d'ardeur que jamais.» Il lui montra les vers[178] qu'elle lui avoit donnés, qu'il portoit sur son cœur. En voici les termes:

Il est de fortes chaînes et des sympathies,
Qui d'un charme inconnu nos âmes lient;
Et nous attache tendrement à vous aimer,
Par un revers secret qui ne se peut trouver.

Après la maladie du Roi[179], qui fut plus violente que longue, il n'y eut point de femme à la Cour qui ne travaillât à lui donner de l'amour. Madame de Chevreuse présenta à Sa Majesté madame de Luynes, qui étoit la plus belle femme du monde, mais de peu d'esprit, la duchesse de Soubise, la princesse Palatine, madame de Soissons; mais le Roi en fit confidence à La Valière et n'en fit que rire avec elle[180]. Toutefois elle n'en prenoit point de jalousie, ce qui fâcha notre amant et lui fit dire à cette mignonne:—«Ah! Mademoiselle, vous avez peu d'amour.—J'en ai plus que vous ne croyez, Sire, répliqua La Valière, et je me confie sur la fidélité que vous m'avez jurée.» Mais le Roi ne se contenta pas de ces paroles, et la chagrina pendant un mois. Elle souffrit avec patience, mais un jour étant au bois de Vincennes, comme le Roi étoit aux genoux de La Valière, elle le traita avec la dernière indifférence, ce qui fâcha notre Monarque sensiblement. Le lendemain le Roi vit le marquis de Bellefonds[181] à qui il dit qu'il étoit le plus heureux de tous les hommes de n'aimer que la gloire.—«Ah! Sire, répartit le Marquis, la gloire est plus difficile à servir qu'une maîtresse; je voudrois que la nature m'eût donné un cœur plus sensible à l'amour.» Le Roi soupira et ne lui répondit rien[182].

Au mois de septembre[183], l'on publia dans Paris la paix entre la France et l'Angleterre, avec les cérémonies accoutumées, et les états-généraux des Provinces-Unies faisoient la meilleure partie de ce traité, de quoi leur ambassadeur à la Cour de France marqua beaucoup de joie par un beau feu d'artifice qu'il fit tirer devant l'Hôtel-de-Ville.

La saison n'empêcha pas que le Roi ne se disposât pour se mettre en possession de la Franche-Comté qui lui appartenoit[184]; et pour cet effet Sa Majesté envoya le six de février le prince de Condé devant la ville de Besançon, capitale de cette province[185]. Les habitants témoignèrent d'abord qu'ils vouloient bien se soumettre à Sa Majesté, et même la recevoir, mais comme dans une ville impériale[186]. Néanmoins ils se rendirent simplement à l'obéissance du Roi.

Sa Majesté ayant quitté le marquis de Bellefonds[187], le jour suivant, vit mademoiselle de la Mothe[188] qui étoit une beauté enjouée et fort charmante, et beaucoup d'esprit, à qui il dit les choses les plus galantes du monde. Ce prince soupira même plusieurs fois en disant à cette belle qu'il l'aimoit, et qu'il n'avoit pas encore vu une personne si jolie.

La maréchale de la Mothe[189] grondoit sa fille de ne pas répondre à la passion du Roi; mais cette aimable enfant, qui avoit une secrète attache pour monsieur de Richelieu, faisoit qu'elle voyoit sans plaisir la tendresse du Roi, ce qui affligeoit notre Monarque, car il trouvoit cette jeune beauté tout adorable.

Un jour[190] que toutes les amies de mademoiselle de la Mothe s'étoient retirées, et que Sa Majesté étoit seule avec notre incomparable, le Roi se jeta à ses genoux, et lui dit d'un air tout de feu qu'il étoit le plus infortuné de tous les hommes d'aimer sans retour.—«Ah! je vois bien, continua ce prince, ma belle, que vous ne sentez rien pour moi!» La pudeur de cette jolie enfant l'empêcha de répondre au Roi qui la quitta, et qui fut chez La Valière, où ce prince rêvoit et lisoit[191], et sortoit quelquefois sans lui parler. Il n'y eut que monsieur de Bussy qui lui dit que ce n'étoit qu'un dépit amoureux, et que ce Dieu prendroit bientôt le soin de mettre d'accord nos illustres amants. Enfin ce malade amoureux pria son confident d'aller trouver sa maîtresse et de lui faire un fidèle rapport de ses peines.

Notre belle reçut le marquis avec une mélancolie touchante, et lui dit que le caprice du Roi l'avoit affligée, et qu'elle n'étoit pas d'humeur à lui demander pardon d'un mal qu'elle n'avoit point fait; que ce n'étoit pas à cause qu'il étoit son prince qu'elle avoit pris le soin de lui plaire, et que pour un autre, elle en auroit fait autant, si elle l'avoit aimé[192]. Le duc de Saint-Aignan qui arriva rompit la conversation, en présentant à cette charmante mignonne un sonnet que le Roi avoit fait et qu'il lui envoyoit. En voici les expressions: