«Monsieur mon cousin, écrivait l'électeur au père de la jeune princesse[39], ce gentilhomme, présent porteur, vous dira comme il a laissé ma cousine, vostre fille, en ma maison, où je l'ay receue et veue bien volontiers, pour la bonne affection que j'ay congneu qu'elle a, tant à la gloire de Dieu, que à vous rendre tous les devoirs d'obéissance et service; de quoy je vous ay bien voulu advertir, et, par mesme moïen, prier Dieu que le malcontentement que vous pourriez avoir de son absence, n'empêche point que vous ne la recongnoissiez pour ce qu'elle vous est; dont je m'asseure, puisque ceux à qui elle ne touche pas de si près en veulent bien prendre soing. J'ai faict sçavoir au roy et à la royne mère comment et pour quelle occasion elle soit venue pardeçà; et, comme je ne fais nul doubte que leurs royales dignitez estans informées de son faict, ne se sentent bien fort contentes et satisfaites, ainsi je me persuade qu'aussi vous, sçachant que c'est que de la force de conscience, principalement quant au faict de la religion, ne trouverez point mauvais ce département de madite cousine, vostre fille, ains, comme père très débonnaire, usant de vostre prudence et bonté accoustumées, ne ferez que prendre le tout en la meilleure part, et moïenner les choses de sorte, qu'avec la liberté de sa conscience elle puisse servir à Dieu, vous obéyr et jouyr de ses biens, selon les édicts du roy; à quoy je vous prierois davantage, si je ne craignois de mettre par là en doubte la bonne affection paternelle que portez à ladite vostre fille, laquelle je sçay vous estre par trop bien recommandée. Par tant je feray fin de ceste présente; priant Dieu, monsieur mon cousin, vous donner en santé bonne et heureuse vie. De Heidelberg, le 15e jour de mars 1572.»

Que ressort-il de cette lettre, dont le ton était à la fois si digne et si conciliant?

Une sérieuse manifestation du bienveillant intérêt que l'électeur portait à Charlotte de Bourbon, à raison de sa bonne affection à la gloire de Dieu, point capital sur lequel il était parfaitement à même de se prononcer, et de son respect filial pour le duc;

La revendication, en faveur de la pieuse fugitive, d'une situation qui assurât la liberté de sa conscience et lui permît de concilier avec l'exercice du culte évangélique, qu'avant tout elle entendait professer sans contrainte restrictive, le respect qu'elle ne cesserait de porter à son père;

L'espoir que le duc, avec sa prudence et sa bonté accoutumées, accueillerait cette légitime revendication.

Mais, qu'attendre, en fait de prudence et de bonté, de la part d'un homme à idées rétrécies et grossières, violent, haineux, tel que le duc de Montpensier? rien, absolument rien. Sa conduite et son langage, depuis l'évasion de sa fille, ne le prouvèrent que trop, ainsi qu'on va pouvoir en juger.

CHAPITRE II

Colère et menaces du duc de Montpensier à la nouvelle du départ de sa fille.—Sa réponse à la lettre de l'électeur palatin.—Une information judiciaire a lieu à Jouarre. Dépositions importantes des religieuses.—Négociations entamées à Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de Bourbon en France.—Fermeté de l'électeur.—Lettre de Jeanne d'Albret.—Charlotte demeure à Heydelberg sous la protection de l'électeur et de l'électrice.—Dernière lettre de Jeanne d'Albret à Charlotte.—Douleur de celle-ci en apprenant la mort de la reine de Navarre, et, bientôt après, les massacres de la Saint-Barthélemy.—Charlotte vient en aide aux Français qui se réfugient à Heydelberg.—Ses procédés généreux à l'égard de l'apostat Sureau du Rosier.—Ses intéressantes relations avec Pierre Boquin, Doneau, François Dujou, Jean Taffin et autres personnages distingués, ses compatriotes.—Sa correspondance avec les fils de l'amiral de Coligny.—Intervention des ambassadeurs polonais auprès du roi de France en faveur de Charlotte de Bourbon.—Passage à Heydelberg de Henri, élu roi de Pologne. Double incident qui s'y rattache.—Joie que Charlotte éprouve du séjour de son cousin, le prince de Condé, à Heydelberg.—Mme de Feuquères et Ph. de Mornay à Sedan.—Mort du duc de Bouillon en décembre 1574.—Affliction que causa à Charlotte de Bourbon le veuvage de la duchesse, sa sœur.

Au milieu de l'émotion causée par la fuite de Charlotte de Bourbon, l'une de ses sœurs, abbesse de Farmoutiers, était accourue à Jouarre, et avait aussitôt informé le duc de Montpensier de la disparition de sa fille, sans avoir pu, du reste, lui donner le moindre renseignement, soit sur ses intentions, soit sur la direction qu'elle avait prise.