[334] Ainsi, voilà Charlotte de Bourbon accusée par son père de détournements commis au préjudice de l'abbaye de Jouarre, et cela sans qu'un fait quelconque soit allégué à l'appui de l'accusation. Ce seul trait donne la mesure de la bassesse de caractère du duc, et le relègue au rang infime des pires calomniateurs.—De son côté, dom Toussaint Duplessis (Histoire de l'église de Meaux, t. Ier, p. 374) dit: «Qu'il est sûr que Charlotte de Bourbon, qui méditoit depuis longtemps sa sortie, ne se fit aucun scrupule d'amasser, pour ce sujet, une grande somme d'argent aux dépens du monastère;» mais il ose formuler cette odieuse imputation sans pouvoir l'appuyer d'une seule preuve. Il prétend qu'en échangeant un immeuble de l'abbaye de Jouarre contre un immeuble du comte de Chaulnes, Charlotte de Bourbon aurait reçu de ce seigneur, à titre de soulte, une somme qu'elle se serait appropriée; mais Toussaint Duplessis n'en est pas moins réduit à l'impossibilité de démontrer le fait même du prétendu détournement. Son assertion sur ce point demeure donc à l'état de véritable calomnie.—Ceci posé, il est regrettable qu'un écrivain sérieux, M. Thiercelin (Histoire du monastère de Jouarre, publiée en 1861, p. 66, 67), se soit laissé entraîner à croire sur parole Toussaint Duplessis, alors qu'en y regardant de près il eût pu facilement se convaincre de la fausseté de l'accusation formulée par cet annaliste, en l'absence de tout élément de preuve.
[335] L'électeur palatin est ainsi, à son tour, accusé d'un méfait par le duc; car n'est-ce pas un véritable méfait que d'avoir osé donner asile à Charlotte de Bourbon, à cette folle, à cette coupable, que tous les princes et potentats bien pensants de l'Europe auraient refusé d'accueillir?
TABLE DES CHAPITRES
CHAPITRE PREMIER
Charlotte de Bourbon, que ses parents, le duc et la duchesse de Montpensier, ont destinée à la vie monastique, est confinée par eux, dès son bas âge, dans l'abbaye de Jouarre, dont ils veulent qu'elle ait, un jour, la direction.—Aversion de Charlotte pour le régime du cloître.—Menaces et violences employées à son égard.—Scène sacrilège du 17 mars 1559, dans laquelle le rôle d'abbesse de Jouarre lui est imposé.—Sa protestation, par acte authentique, contre la contrainte qu'elle a subie, et témoignages des religieuses de Jouarre à l'appui de sa protestation.—La duchesse de Montpensier se repent de la dureté de ses procédés envers Charlotte.—Mort de la duchesse, en 1561.—Maintenue à Jouarre par l'opiniâtreté de son père, Charlotte n'exerce, des fonctions d'abbesse, que celles qui se concilient avec les enseignements du pur Évangile, qu'elle a été amenée à connaître par ses relations avec quelques-unes des hautes personnalités du protestantisme, telles, notamment, que sa sœur, la duchesse de Bouillon, et Jeanne d'Albret, reine de Navarre.—Le duc de Montpensier épouse, en secondes noces, Catherine de Lorraine.—Désormais maîtresse de ses actions, Charlotte de Bourbon confie à la duchesse de Bouillon et à la reine de Navarre sa résolution de quitter l'abbaye de Jouarre.—L'une et l'autre l'approuvent et lui assurent une retraite auprès de l'électeur palatin, Frédéric III, et de l'électrice.—En février 1572, Charlotte de Bourbon sort pour toujours de l'abbaye de Jouarre et se rend à Heydelberg, où elle est favorablement accueillie.—Lettre de Frédéric III au duc de Montpensier.[1]
CHAPITRE II
Colère et menaces du duc de Montpensier à la nouvelle du départ de sa fille.—Sa réponse à la lettre de l'électeur palatin.—Une information judiciaire a lieu à Jouarre. Dépositions importantes des religieuses.—Négociations entamées à Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de Bourbon en France.—Fermeté de l'électeur.—Lettre de Jeanne d'Albret.—Charlotte demeure à Heydelberg sous la protection de l'électeur et de l'électrice.—Dernière lettre de Jeanne d'Albret à Charlotte.—Douleur de celle-ci en apprenant la mort de la reine de Navarre, et, bientôt après, les massacres de la Saint-Barthélemy.—Charlotte vient en aide aux Français qui se réfugient à Heydelberg.—Ses procédés généreux à l'égard de l'apostat Sureau du Rosier.—Ses intéressantes relations avec Pierre Boquin, Doneau, François Dujou, Jean Taffin et autres personnages distingués, ses compatriotes.—Sa correspondance avec les fils de l'amiral de Coligny.—Intervention des ambassadeurs polonais auprès du roi de France en faveur de Charlotte de Bourbon.—Passage à Heydelberg de Henri, élu roi de Pologne. Double incident qui s'y rattache.—Joie que Charlotte éprouve du séjour de son cousin, le prince de Condé, à Heydelberg.—Mme de Feuquères et Ph. de Mornay à Sedan.—Mort du duc du Bouillon en décembre 1574.—Affliction que causa à Charlotte de Bourbon le veuvage de la duchesse, sa sœur.[35]