La duchesse avait, en effet, accordé, dans l'enceinte de Sedan, une généreuse hospitalité à la famille de Louis Cappel, ainsi qu'à plusieurs autres familles, chassées de France par la persécution religieuse.
Charlotte de Bourbon savait avec quel courage et avec quelle supériorité d'esprit, sa sœur, depuis la mort du duc de Bouillon, avait surmonté les difficultés de la situation que lui créait un douloureux veuvage, avec quelle sollicitude elle élevait ses jeunes enfants, de quelle main habile et ferme elle dirigeait les affaires du duché dont le gouvernement lui était déféré, à raison de la minorité de son fils aîné, et avec quel zèle éclairé elle travaillait au maintien et à l'extension de la religion réformée, à Sedan, à Jametz et ailleurs: aussi, la princesse d'Orange, si bien fixée déjà, par ses intimes relations avec sa sœur, sur la noble attitude de celle-ci dans son duché, entendit-elle avec bonheur Louis Cappel rendre hommage à sa piété, à ses vertus, et dire, au sujet des efforts tentés, dans les Pays-Bas, par Guillaume en faveur de la liberté religieuse: «De quelle affection monsieur le prince n'est-il pas secondé par madame la duchesse, vostre sœur, que je vois affectionnée, et en estre en souci autant et plus que de nulle chose sienne!»
Aux paroles de Lagarde et de Cappel s'ajoutèrent, presque en même temps, celles de Marie de Nassau, entretenant son père de ses affectueux sentiments pour lui et pour Charlotte de Bourbon, ainsi que de ses préoccupations à leur égard.
«Monsieur mon bien aymé père, écrivait la charmante jeune fille[130], vostre lettre m'a rendu, je vous asseure, bien contente, pour avoir ce bien d'avoir de vos nouvelles et entendre vostre bonne santé et celle de madame; de coy je suys esté fort resjouy et ne sarois ouïr chose plus agréable que d'estre advertie de vostre prospérité; et prie à mon Dieu qu'il vous y veuille longtemps maintenir... Je say véritablement que vous avés beaucoup de négoce et rompement de teste; ce qui me donne souventefois grande fascherie quant j'y pense; mais j'espère, par la grâce de Dieu, qu'il vous en délivrera bientôt, ce que de tout mon cœur je luy prie. Je suys aussy esté bien aise d'entendre par vostre lettre que les affaires vont si bien en Brabant. J'espère qu'ils continueront tous les jours de mieulx, et que par ceste occasion Dieu nous fera la grâce que le tout viendra bientost à ugne bonne, ferme paix; ce que je souhaite de tout mon cœur, afin que je puisse avoir ce bien de voir monsieur et madame, ung jour, en repos.
»Vostre très humble et très obéissante fille jusqu'à la mort,
»Marie de Nassau.»
Cependant, où en étaient les négociations que, dans sa lettre du 10 octobre, Charlotte de Bourbon avait mentionnées à son frère comme entamées «avec les états et avec les seigneurs catholiques de Brabant, Flandres et Hainaut, dont son mari et elle attendaient bonne issue?»
Engagées au sein d'un congrès qui s'était constitué à Gand, vers le milieu d'octobre, ces négociations avaient suivi une marche régulière, mais elles ne semblaient pas encore approcher de leur terme, lorsque l'indignation soulevée par les massacres et le pillage d'Anvers, œuvre néfaste de la furie espagnole, hâta une solution, que pressait d'ailleurs le prince d'Orange par ses vives et éloquentes instances. En effet, dès le 8 novembre, en face même de l'ennemi menaçant d'envahir la grande cité dans laquelle siégeait le congrès, fut signé le traité mémorable qui porte, dans l'histoire, le nom de pacification de Gand[131].
Par ce traité, dont nous nous bornerons à rappeler ici les principales dispositions, les provinces de Hollande et de Zélande, sans rien perdre de la situation indépendante qu'elles s'étaient créée en 1575 et qu'elles avaient consolidée en 1576, s'alliaient aux autres provinces des Pays-Bas, avant tout pour expulser les troupes espagnoles, puis pour provoquer, aussitôt après leur expulsion, une convocation des états généraux, à l'effet de suspendre l'exécution de tous placards et édits concernant l'hérésie, ainsi que de toutes les ordonnances rendues, en matière criminelle, par le duc d'Albe; d'aviser à la restitution de ceux des biens saisis qui n'auraient pas été vendus, au détriment de leurs propriétaires, d'assurer la facilité des communications et la liberté des relations commerciales.
En matière religieuse, le traité reconnaissait le culte réformé comme étant celui que les habitants de la Hollande et de la Zélande pratiquaient, sans contestation, dans toute l'étendue de ces deux provinces. Ce même culte n'était pas proscrit des autres provinces des Pays-Bas; seulement il ne pouvait pas y être publiquement professé. Quoiqu'en présence de cette restriction, la liberté religieuse fût loin d'être assurée, dans sa plénitude, aux sectateurs du culte réformé, il y avait néanmoins, eu égard à un passé récent, un notable progrès accompli en leur faveur, puisque, non seulement ils étaient affranchis des persécutions dont ils avaient jusqu'alors été victimes, mais qu'en outre, ce culte était si bien reconnu, quant à la légitimité de son essence, qu'ici on respectait son exercice public, et que là, loin de le combattre, on le tolérait, dans le secret de sa célébration, au foyer domestique.
Guillaume trouva dans la pacification de Gand, qui était essentiellement son œuvre, une première récompense de ses efforts persévérants en faveur de sa patrie et de ses co-religionnaires. Mais il lui fallait par de nouveaux efforts préparer peu à peu les Pays-Bas à leur affranchissement complet du joug de l'Espagne; résultat suprême à la consécration duquel, dans sa pensée, était attaché le salut commun. Or, rien ne lassa sa constance, dans la poursuite du but élevé qu'il se proposait.