La retraite forcée de don Juan et les conséquences qu'elle devait entraîner n'étonnèrent nullement Guillaume: il s'y était attendu, au moment où il avait donné aux états généraux le conseil, bientôt suivi par eux, que lui inspirait son inébranlable dévouement à la cause de la liberté civile et de la liberté religieuse.

Selon lui, l'établissement de l'une et de l'autre ne pouvait reposer sur le terrain mouvant des compromis ou d'une paix douteuse. Seule, une guerre soutenue pour anéantir le régime de compression et d'intolérance trop longtemps pratiqué dans les Pays-Bas par les Espagnols pouvait conduire à un affranchissement final, et par cela même, à l'inauguration d'un régime de sage liberté.

Or, dans ses généreux efforts pour atteindre ce but, sur qui comptait le prince en dehors du concours que lui prêtaient, dans l'élan de la reconnaissance, les fidèles provinces de Hollande et de Zélande? Ce n'était ni sur les nobles ni sur le clergé officiel des quinze autres provinces; c'était uniquement sur le peuple et sur la bourgeoisie. Ce double levier lui suffisait, car il était d'une puissance telle, que Guillaume, par le judicieux usage qu'il en faisait, imprimait aux états généraux, à l'époque dont il s'agit en ce moment, la direction que lui paraissaient commander les circonstances.

Vainement les nobles et les hauts dignitaires du clergé, jaloux de l'influence prépondérante du prince dans le maniement des affaires publiques, se concertèrent-ils pour tenter de la détruire: leurs tentatives échouèrent contre sa fermeté et son habileté consommée, de même que contre la résistance du peuple et de la bourgeoisie. On le vit bien, surtout, lorsque l'intrigue qu'ils avaient nouée en secret, durant son séjour à Bruxelles, pour attirer dans les Pays-Bas, à titre de nouveau gouverneur, l'archiduc Matthias, fut paralysée, dans ses effets, par l'élévation instantanée de Guillaume aux suprêmes fonctions de Ruart du Brabant, et par le rôle qu'il sut remplir, aux côtés du jeune archiduc, ainsi que bientôt on en pourra juger.

En résumé, la présence et la dignité d'attitude du prince, à Bruxelles, avaient porté leurs fruits, en dégageant les intérêts généraux du pays des principales entraves qui les compromettaient, et en consolidant, au point de vue des nouveaux services à rendre, la situation personnelle de l'homme éminent sous l'égide duquel s'abritaient ces mêmes intérêts.

CHAPITRE VI

Lettres de Charlotte de Bourbon à son frère.—Lettre de Guillaume au même.—Attitude de Guillaume vis-à-vis de l'archiduc Matthias.—Nouvel acte d'union signé à Bruxelles le 10 décembre 1577.—Alliance conclue avec l'Angleterre.—Reprise des hostilités par don Juan.—Défaite de Gembloux.—Guillaume domine la crise qui agite les Provinces.—Il rallie à sa cause Amsterdam.—Il appelle Lanoue dans les Pays-Bas.—Lettre de Charlotte de Bourbon à Lanoue.—Conseils donnés par Lanoue au duc d'Anjou.—Lettres de la princesse a Desprumeaux.—Lanoue nommé maréchal de camp dans les Pays-Bas. Sa loyauté, son énergie.—Relations du prince et de la princesse avec M. et Mme de Mornay arrivés dans les Pays-Bas.—Naissance de Catherine-Belgia de Nassau.—Résolutions des états généraux à l'occasion de son baptême.—Détails sur ce baptême.—Difficultés provenant du duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.—Troubles de Gand.—Lettre de Guillaume à sa femme, au sujet de ces troubles, qu'il réussit à réprimer.—La princesse rejoint Guillaume à Gand et revient avec lui à Anvers.—Traité d'Arras.—Union d'Utrecht.—Mort de don Juan.—Alexandre Farnèse lui succède.

A peine la princesse avait-elle rejoint son mari à Anvers, que, d'accord avec lui, elle envoya en France un gentilhomme qu'elle chargeait de s'acquitter, auprès du duc de Montpensier, d'une mission dont on ignore l'objet. Mais, soit que cette mission tendît à convaincre le duc de la nécessité de rendre enfin justice à sa fille et de lui accorder au moins quelque bienveillance; soit, comme une lettre de Guillaume au prince dauphin[178] pourrait le faire croire, qu'il fût uniquement question, pour Charlotte de Bourbon, d'obtenir, au sujet d'une affaire personnelle, l'appui de son père, toujours est-il que la démarche tentée par elle se caractérisait, dans l'une et l'autre hypothèse, comme preuve manifeste de sa confiance en ce cœur paternel qu'elle supposait, même en souffrant de ses injustes rigueurs, ne lui être pas encore totalement fermé.

Convaincue, qu'une fois de plus, l'affection fraternelle lui viendrait en aide, dans cette circonstance, elle écrivit au prince dauphin[179]: