«Monsieur, disait-il au prince dauphin[182], si les lettres que j'ay esté si heureux de recevoir de vous par M. de Mansard n'eûssent esté accompagnées du rafraîchissement de la perte que vous avez faite de feu madame vostre femme, j'eûsse eu occasion de recevoir beaucoup de contentement de tant d'honneur qu'il vous plaist me faire, lequel, je vous asseure, monsieur, que j'estime double, voïant qu'estant en si grand ennui, vous me faites cette faveur d'avoir encore si bonne souvenance de moi, qui vous plains extrêmement d'une telle séparation. Mais je désire, monsieur, qu'il plaise à Dieu vouloir fortifier vostre patience, et j'espère aussi que la prudence et sagesse qu'il vous a départie vous feront de tant plus conformer à sa volonté. Au reste, monsieur, je voudrais qu'il y eust en ma puissance chose par laquelle je vous peusse tesmoigner combien me touche ce qui vous arrive, soit bien, soit mal; et lors vous cognoistriés, monsieur, que, quand j'aurois cest honneur de vous estre propre frère, je ne sçaurois de plus grande affection désirer vostre soulagement et d'avoir moïen de vous faire bien humble service. Quant à l'estat de ce païs, M. de Maleroy, lequel nous envoyons exprès pour vous visiter de nostre part, vous pourra particulièrement raconter ce qui est advenu pardeça, depuis l'arrivée de M. l'archiduc Matthias, et la cause de sa venue, les difficultés qui se présentent, d'heure à autre, et le travail que j'ay pour amener le tout à une bonne fin, qui est tel, que le peu de loisir que j'ay m'a souventes fois empesché de faire mon devoir envers vous, comme je suis obligé. Mais, monsieur, vous me ferez cest honneur de croire qu'il n'y a point de faute de bonne volonté; ce que cognoistrés tousjours quand j'auray cest heur de recevoir de vos commandemens, à quoy je me sens plus obligé que jamais, veu l'honneur que faites à ma femme de prendre ses affaires en main, pour les recommander à monseigneur vostre père, ce qu'elle vous supplie bien humblement vouloir continuer, et moy en vostre bonne grâce, à laquelle je présente mes très humbles recommandations, et prie Dieu vous donner, monsieur, en parfaite santé très heureuse et longue vie.

»D'Anvers, ce 20 décembre 1577.
»Votre très humble frère, à vous faire service.
»Guillaume de Nassau.»

Les faits que M. de Maleroy, ainsi qu'on le voit par la lettre ci-dessus, devait porter à la connaissance du prince dauphin, étaient empreints d'une incontestable gravité. En voici la substance:

Et d'abord, que s'étaient proposé les ennemis de Guillaume, en appelant, à son insu, au gouvernement des Pays-Bas, comme s'ils eussent eu le droit d'en disposer, un membre de la maison d'Autriche? Aveuglés par la passion, ils avaient voulu, sans souci, d'ailleurs, de l'incapacité de celui qu'ils choisissaient pour instrument de leurs desseins, substituer à don Juan, désormais évincé, un chef qui s'attachât à saper par sa base l'autorité du prince d'Orange et à annihiler l'influence qu'il exerçait sur la masse de la population.

Un tel but ne pouvait être atteint: l'habileté du prince déjoua la combinaison ourdie contre lui.

Devenu Ruart de Brabant, c'est-à-dire plus que stathouder, il apaisa le peuple, évita la guerre civile, accueillit l'archiduc Matthias; et de prime abord, le voyant totalement dépourvu d'expérience, sans idées arrêtées, sans plan conçu, il déclara, sur le ton d'un bienveillant protecteur, «qu'il falloit entourer ce jeune seigneur de bons enseignemens et conseils, et que la chose pourroit tourner à bien».

De graves délibérations s'ouvrirent; Guillaume en fut l'âme; elles aboutirent à des solutions précises.

Les conditions imposées à Matthias le placèrent dans la dépendance des états généraux. Acceptant, par le fait de ceux-ci, pour lieutenant général, Guillaume, expressément maintenu, du reste, dans ses hautes attributions de Ruart, il eut ainsi, à ses côtés, un tuteur et un guide, entre les mains duquel se concentra le gouvernement effectif. Un gouvernement nominal fut le seul apanage concédé à l'archiduc. Il n'en pouvait pas être autrement, dans l'intérêt des Pays-Bas.

Sous la direction éclairée et ferme de Guillaume, la concorde religieuse qu'il s'était constamment efforcé d'établir au sein des Provinces, fut enfin assurée, en principe, par un acte solennel dont il était le promoteur, et qui demeure dans l'histoire comme l'un de ses plus glorieux titres à la reconnaissance publique; digne couronnement de sa noble carrière de chrétien et d'homme d'Etat. En effet, grâce à lui, fut signé, à Bruxelles, le 10 décembre 1577, un nouvel acte d'union, aux termes duquel les catholiques et les non-catholiques s'engagèrent à se respecter, les uns les autres, dans l'exercice de leurs cultes respectifs, et à se protéger mutuellement contre leurs ennemis communs. De la simple tolérance, limitativement admise par la pacification de Gand, on passa ainsi au large et bienfaisant régime de la liberté religieuse. Ce fut un immense progrès.

Guillaume n'avait donc rien exagéré, en mentionnant, dans sa lettre à son beau-frère, «les difficultés qui, depuis l'arrivée de l'archiduc Matthias, s'étoient présentées, d'heure à autre, et le travail qu'il avoit pour amener le tout à une bonne fin.»