Le second traité, au contraire, sans prétendre soustraire les sept autres provinces à l'autorité royale, ne cimentait une union entre elles qu'en vue de défendre la liberté religieuse et les autres libertés publiques contre toute oppression étrangère.

La mémorable Union d'Utrecht n'était, en effet, qu'un rempart opposé aux excès de l'absolutisme royal: elle ne visait pas au renversement de la royauté. Que, d'ailleurs, cette union portât inconsciemment en elle le germe de l'indépendance à laquelle devaient arriver, un jour, les Provinces-Unies, c'est ce qu'il est naturel d'admettre; mais il ne faut pas perdre de vue que ce germe ne se développa, et que les Provinces-Unies n'usèrent du levier de l'indépendance que pour se dégager de l'intolérable pression sous laquelle elles s'affaissaient, et qui menaçait de les écraser.

L'Union d'Utrecht[197] ne pouvait être mieux caractérisée que par Guillaume de Nassau. Parlant, aux états généraux, des ennemis qui l'attaquaient, il disait[198]: «Ils trouvent merveilleusement mauvaise l'union des provinces faicte à Utrecht: pourquoi? Parce que tout ce qui nous est bon leur est mauvais; ce qui nous est salutaire leur est mortel. Ils avoient mis toute leur espérance sur une désunion: ils avoient practiqué quelques provinces qui ont autant eu de conseils qu'il y a de mois en l'an: ils avoient à leur dévotion quelques pestes qui estoient entre nous. Quel remède pouvoit-on inventer meilleur à l'encontre de désunion, qu'union? Et quel antidote plus certain contre leur venin de discorde, que concorde? au moïen de quoi leurs desseings, leurs trames, leurs conseils nocturnes, leurs secrètes intelligences ont esté en un moment dissipés, monstrant Dieu, qui est Dieu de paix et de concorde, combien il a en abomination ces langues frauduleuses, et comment il peult facilement renverser telles fausses et abominables entreprises. Voiez, messieurs, que je leur donne un beau champ de crier, de se tempester. Je leur confesse que j'ai procuré l'union, je l'ai advancée, j'ai estudié à l'entretenir, et vous dis, messieurs, encores, et le dis si hault, que je suis content que non seulement eux, mais aussi que toute l'Europe l'entende, maintenez vostre union, gardez vostre union; mais faictes, faictes, messieurs, que ce ne soit pas de parolles, ni par escrit, mais qu'en effet vous exécutiez ce que porte vostre trousseau des flesches liez d'un seul lien, que vous portez en vostre sceau. Aillent maintenant et m'accusent d'avoir tout mis en confusion quand j'ai procuré l'union, pour lequel faict je ne rougirai jamais. Car si, sous l'ombre d'une paix, ilz nous tramoient une division, s'ils s'assembloient tantost à Arras, tantost à Mons, en nous donnant tousjours de belles paroles, et ce, pour se desjoindre, et attirer à leurs cordelles des esprits légers, semblables à eux: pourquoi ne nous estoit-il licite de nous joindre et lier, de nostre part? Sinon que peult-estre ils pensent leur estre permis de mal faire et abandonner le païs, et quand? quand Maestricht est assiégé; et à nous il n'estoit loisible alors de bien faire et de garantir le païs. Apprenons donc, messieurs, ici ce qui nous est utile et nécessaire, et l'apprenons du plus grand ennemi que jamais ait eu le païs, et du plus grand tyran de la terre.»

Une nouvelle crise devait inévitablement surgir du traité d'Arras et du point d'appui qu'il prêtait au développement du système d'oppression adopté par l'Espagne, à l'égard des Pays-Bas. Don Juan venait de mourir; Alexandre Farnèse, habile capitaine, sans doute, mais en même temps homme sans foi, alliant la perfidie à la cruauté, lui succédait dans le commandement de l'armée espagnole; et ce nouveau chef allait reprendre avec vigueur les hostilités.

Tandis que Guillaume de Nassau se préparait à de nouvelles luttes, quelles étaient, au foyer domestique, les préoccupations filiales de sa compagne? Elle-même va nous les faire connaître.

CHAPITRE VII

Maladie du duc de Montpensier.—Charlotte de Bourbon lui écrit. Touchant appel au cœur paternel.—Mission de Chassincourt auprès du roi de Navarre dans l'intérêt de Charlotte.—Mémoire dont Chassincourt est porteur.—Lettre de Charlotte à son frère.—Farnèse attaque Anvers. Repoussé de cette place, il va assiéger Maëstricht.—Héroïque défense de Maëstricht.—Prise de cette ville. Cruauté de Farnèse et de ses troupes.—Antagonisme des provinces wallonnes contre les autres provinces.—Efforts de Guillaume et de Charlotte pour éviter le démembrement de la patrie commune.—Preuve de leur généreuse abnégation.—Guillaume soutient la cause de l'indépendance nationale et celle de la liberté religieuse.—Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le premier indice d'un changement survenu dans les sentiments du duc de Montpensier à son égard.—Lettres d'elle à François de Bourbon.—Son amitié pour Mme de Mornay.—Naissance de Flandrine de Nassau.—Lettre de la princesse aux magistrats d'Ypres.—Écrit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de Nassau. Ce qu'il dit de son baptême et de son séjour auprès de l'abbesse du Paraclet, cousine et amie de la princesse d'Orange.—Nouveaux troubles à Gand.—Intervention de Ph. de Mornay et de Guillaume.—Répression de ces troubles.—Relations de Guillaume avec la cour de France en 1580.—Lettres de Charlotte de Bourbon à Catherine de Médicis et au roi de France.—Confiance de Guillaume dans la haute vigilance et la sagacité de sa femme, eu égard au maniement de diverses affaires d'État—Éloge par le comte Jean de la princesse, sa belle-sœur.—Lettres de la princesse à Hubert Languet et à la comtesse Julienne de Nassau.—Captivité de Lanoue.—Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son éloge. Lettres d'elle.—Lettre de Charlotte au comte Jean.—Naissance de Brabantine de Nassau.

Bourbon la complication des affaires publiques, arriva de France une nouvelle qui l'émut profondément. Son père avait été sérieusement malade, sans vouloir, dans le premier moment, que sa fille fût informée de la gravité de son état. Elle ne l'avait apprise que par une communication, qui lui annonçait, en même temps, la guérison. Quelque pénible que fût pour la princesse l'injuste rigueur du duc de Montpensier, persévérant à laisser sans réponse les lettres qu'elle lui avait écrites, elle n'en fut pas moins empressée à lui prouver, une fois de plus, sa déférence et sa sollicitude, en lui adressant les lignes suivantes, qui contenaient un touchant appel au cœur paternel[199]:

«Monseigneur, ce m'a esté beaucoup d'heur de sçavoir aussy tost vostre guérison, comme j'ai faict vostre grande maladie, dont encores je ne lesse d'estre en paine; et ne fauldroys de faire plus souvent mon debvoir de vous escrire, sans la crainte que j'ay de vous ennuier par mes lettres, qui m'a empeschée beaucoup de foys de suivre ma bonne affection; mais, d'aultre part, la peur que j'ay que ce respect me pourroit estre imputé à quelque oubliance, m'a faict derechef prendre la hardiesse de me ramentevoir en l'honneur de vostre bonne grâce et de vous supplier très humblement de croire que c'est la chose du monde que je desire le plus d'avoir quelque tesmoignage, que je suys si heureuse d'y avoir bonne part. L'extrême desir que j'en ay me faict entreprendre de m'adresser au roy de Navarre, affin que par son moïen et faveur je puisse avoir quelque accès vers vous, monseigneur, pour vous rendre tant mieulx esclarcy de beaucoup de choses qui me concernent, que, possible, vous n'avez point encores entendues; espérant que, lorsque vous en sçaurés la vérité, vous me ferés tant d'honneur et de grâce, d'oublier non seulement ce qui s'est passé, mais de n'avoir plus aucun mécontentement de moy, qui ay, ce me semble, monseigneur, par ungne si longue privation de vostre faveur et de tous offices paternels, assés ressenty d'affliction, pour me veoir à présent honorée de vostre amitié et recognue de vous pour très humble fille et servante. Monsieur le prince d'Orange vous escript aussy, à ce mesme effaict, auquel sy vous plaisoit déclarer la bonne affection qu'il vous plaist me porter, je le tiendrois à ung très grand heur, et vous en supplie encores très humblement, et de m'avoir tousjours, moy et mes petits enfans, pour recommandés, comme estant nostre plus grand support. Je prye à Dieu qu'il nous puisse durer longuement, et vous donner, monseigneur, en très bonne santé, très heureuse et longue vie.