»Toutefois, parce que les passions d'aucunes personnes qui luy sont contraires pourraient rendre mondit seigneur, son père, moins facile envers elle, en ce cas, et ceste première voye ne réussît-elle pas, elle est conseillée d'en essayer une seconde, sy ledit sieur roy de Navarre la trouve à propos, qui est, qu'en cas que mondit sieur de Montpensier feust persuadé de ne rien faire, que, premier, il ne fust esclarcy de sa cause par un arrest, ladite dame s'en tient s'y asseurée, qu'elle n'a, en ce point, à craindre que manifeste injustice, quand mesme le pape en seroit juge, pourveu qu'il donnast sa sentence selon ses propres canons.
»Mais, parce que la passion et l'animosité des juges ecclésiastiques, en tels faits et contre telles personnes est trop suspecte, elle requiert que la chose soit jugée par tels personnages non ecclésiastiques, que ledit seigneur roy et mondit seigneur de Montpensier, son père, en voudront nommer pour juges ou arbitres, sous le bon plaisir et authorité du roy; en quoy elle ne doubte point de bonne issue, pourveu que mondit seigneur, son père, ne se déclare point partie contre elle, ains les en laisse faire, comme elle espère qu'il fera, par l'intercession dudit seigneur roy de Navarre.
»C'est une proposition si équitable et si juste, qu'on ne la peut refuser; car, si on réplique, qu'estant une cause de religion, elle est à renvoyer à la court d'église, nous avons l'édict de pacification, au contraire, qui la renvoye aux chambres de concorde, et en oste la cognoissance aux cours d'église, auquel mondit seigneur de Montpensier a advisé des premiers.»
Deux mois s'étaient écoulés depuis le départ du sieur de Chassincourt, sans qu'aucun détail relatif à la mission dont il s'était chargé fût encore parvenu à Charlotte de Bourbon, lorsqu'elle crut devoir inviter le prince dauphin, qui depuis longtemps la laissait privée de ses nouvelles, à rompre, vis-à-vis d'elle, un silence dont elle s'inquiétait.
«Monsieur, lui écrivit-elle, en mai 1579[205], vous avez, comme je croy, à ceste heure, reçu les lettres que je vous ay escriptes par M. de Chassincourt, où vous aurez entendu combien ce temps m'est ennuyeulx, quand je n'ay point cest heur de savoir de vos nouvelles. Celles que j'ay aprinses de monsieur nostre père, depuis huict jours, m'ont mise en grant peine, pour avoir entendu comme il est recheust par deux foys depuis sa première maladie; et comme je pensois dépescher en diligence pour l'envoïer visiter, madame de Bouillon, nostre sœur, m'a escript qu'il estoit hors de danger, grâces à Dieu; quy m'a faict un peu retarder, pour envoïer, par mesme moïen, voir monsieur mon nepveu, et luy présenter, de ma part, ung cheval venu de Dannemarck, lequel je luy ay dédié aussitost que je l'ay veu, car il semble estre aussi rare de force qu'il est petit, pour l'âge de mondit sieur mon nepveu. Il luy sera, comme je l'espère, encore propre à son service. Je vouldrois, monsieur, vous en pouvoir rendre à tous deux, en chose meilleure, pour vous tesmoigner combien est grande mon affection en cet endroit, où je vous supplieray très humblement me continuer vos bons offices vers monsieur nostre père, et me mander en quelle voulonté il est à présent pour mon regard, d'aultant que l'on m'en a escript diversement. Quand il vous plaira me faire cest honneur de m'avertir de ce qui en est, je le tiendray bien plus certain. Ce porteur, l'un de mes gens, est fidèle et seur, pour oultre ce que vous m'escripvrez, me faire rapport de ce que luy commanderés de me dire. Je luy ay donné charge de vous faire entendre bien au long l'estat de nos affaires, tant générales que particulières, et à quoy l'on est du traicté de paix, etc.
»Monsieur, je vous supplie très humblement de m'envoïer vostre pourtraict, et aussy de monsieur mon nepveu, sur peine de vous envoïer celuy de ma fille aisnée, m'asseurant quy ne vous sera point désagréable.»
Guillaume de Nassau, toujours plein d'égards pour la famille de la princesse, s'adressa en même temps que celle-ci, à François de Bourbon[206]. «Monsieur, lui disait-il, je n'ai point voulu faillir de vous escrire par ce porteur que ma femme envoie exprès devers monsieur vostre père, pour nous rapporter des nouvelles de sa santé, delaquelle nous avons esté en bien grand'peine, pour avoir entendu comme il estoit recheu par deux fois depuis sa première maladie; mais, à ceste heure, on nous a asseuré, grâces à Dieu, qu'il estoit hors de danger. Toutesfois, pour en estre plus certain, je n'ay trouvé que bon d'effectuer ce voyage, afin que, par mesme moïen, nous puissions sçavoir vostre bonne disposition et me ramentevoir en l'honneur de vostre bonne grâce... j'ay donné charge audict porteur de vous faire entendre l'estat auquel il plaist à Dieu tenir les affaires de ce païs, etc.»
Or, quel était cet état? et qu'était le traité de paix que mentionnait la princesse, à la fin de sa lettre? Il ne peut être répondu ici, qu'en quelques mots, à ces deux questions.
Les opérations militaires vivement engagées par l'ennemi depuis environ deux mois, avaient imprimé aux événements politiques une marche rapide.
Farnèse, en se jetant tout à coup, le 2 mars, sur Anvers n'avait nullement l'espoir de s'emparer de cette grande cité, dans laquelle résidait alors, avec sa famille, un chef trop vigilant pour se laisser surprendre. L'attaque, qui n'était qu'une feinte, fut repoussée par le prince d'Orange, après un rude combat. Le but réel des opérations de Farnèse était la conquête et la ruine de Maëstricht: il se reporta donc vers cette place, et en entreprit le siège, sans se douter de l'énergique et admirable résistance qu'allait opposer à sa colossale armée une poignée de combattants, ayant pour émules, dans la défense commune, leurs femmes et leurs enfants; tant il est vrai que jamais le patriotisme n'apparaît plus grand, en affrontant une lutte formidable, qu'alors que les saintes affections de famille l'inspirent et le vivifient!!