Si, par sa déclaration du 25 juin 1581, le duc de Montpensier se réhabilita comme père, en restituant à la princesse la place qu'elle eût dû toujours occuper dans sa famille, de son côté, la duchesse Catherine de Lorraine, se montra, à la même époque, comme belle-mère et comme aïeule, sous un jour favorable dans ses rapports avec Charlotte de Bourbon et l'aînée de ses filles. C'est là un fait généralement ignoré jusqu'ici, et dont la révélation frappera d'étonnement, sans doute, tous ceux qui ne connaissent, au sujet de la seconde duchesse de Montpensier, que les intrigues, les excitations criminelles et les insignes violences auxquelles elle se livra, plus tard, dans les saturnales de la Ligue. Mais il n'en faut pas moins rendre à cette femme, dont le nom n'a réveillé jusqu'ici que de tristes souvenirs, la justice de déclarer: qu'il fut un temps où, encore étrangère à de coupables passions, et accessible à de salutaires influences, elle se sentit attirée vers la princesse d'Orange et rendit hommage à ses hautes qualités, en faisant délicatement remonter jusqu'à elle les éloges qu'elle prodiguait à sa fille aînée.

La petite Louise-Julienne, charmante enfant, formée, comme le furent ses sœurs, à l'image de la princesse, sa mère, n'avait que cinq ans, lorsque la duchesse de Montpensier, qui, soit dit en passant, était une aïeule d'une jeunesse exceptionnelle, attendu qu'à peine venait-elle d'atteindre sa vingt-huitième année, lui écrivit ce qui suit[260]:

«A ma petite-fille, madamoiselle Loyse de Nassau,

»Ma petite-fille, par les récitz qui m'ont esté faictz de vous, et combien vous estes jolye, saige et accompaignée de perfections, en vostre petit ange, je me suis bien aperçue que c'est pour l'envie que vous avez de faire congnoistre que vous estes vraiment l'aisnée de mes autres petites filles, voz sœurs, et que vous seriez marrie qu'elles eussent rien gaigné sur vous, en ce qui est de vertu et digne de vous; ce qui me donne occasion d'augmenter particulièrement, en vostre endroict, la singulière affection et amytié que je porte à vous et à vosdictes sœurs, et de desirer aussy d'estre continuée en l'amitié que vous tesmoignez envers moy, par la bonne souvenance que vous en avez. Afin doncques que je y sois plus souvent ramentue, je vous envoie un petit présent d'ung phœnix, lequel je vous prie vouloir accepter d'aussy bon cœur que je le vous donne; et soubhaiste que vous le gardiez bien, pour l'amour de moy, qui recevray aussi à beaucoup de plaisir que me rafraîchissiez souvent en la mémoire de monsieur vostre père et de madame vostre mère, et me maintenir en l'heur de leurs bonnes grâces, comme se recommande affectueusement à la vostre,

»Vostre bien affectionnée grant mère.
»Catherine de Lorraine.
»De Champigny, ce 15e jour de juillet 1581.»

Écrire ainsi, c'était de la part de la duchesse de Montpensier, se montrer fidèle, cette fois, aux exemples de bonté et d'aimables prévenances que lui avait légués sa vénérable grand'mère la duchesse de Ferrare, Renée de France.

Il y a lieu de croire qu'une lettre du duc de Montpensier à Louise-Julienne accompagna celle de la duchesse. Quoi qu'il en ait pu être, on verra plus loin en quels termes bienveillants le duc correspondait avec sa petite-fille et filleule, dont il savait que le cœur, sous l'inspiration maternelle, s'était tourné vers lui.

L'amour de Charlotte de Bourbon pour ses enfants ne se traduisait pas seulement par la direction élevée qu'avant tout elle imprimait à leur cœur et à leur intelligence et par le soin assidu qu'elle prenait de leur santé; il se manifestait aussi par la vigilance éclairée qu'elle apportait au soutien de leurs intérêts personnels dans la gestion de ressources pécuniaires qui leur appartenaient en propre.

Cette vigilance, dont nous avons déjà fourni un exemple[261], ressort, de nouveau, de deux lettres que Josse Borluut, premier échevin de la ville de Gand, reçut de la princesse, en 1581, au sujet de la rente accordée, en 1579, par les quatre membres de Flandre à Flandrine de Nassau.

La première des lettres dont il s'agit portait[262]: