Les dragons commencèrent la marche; ils étaient suivis de deux aides de camp qui précédaient Son Excellence, après laquelle venaient les deux compagnies de grenadiers de Mayorque suivies du cortège des caciques et corrégidors et d’un grand nombre de cavaliers de ces cantons.

On se rendit à la grande place en face de l’église.

Son Excellence ayant mis pied à terre, dom Francisco Martinez, vicaire général de l’expédition, se présenta sur les degrés du portail pour la recevoir. Il l’accompagna jusqu’au presbytère et entonna le Te Deum, qui fut chanté et exécuté par une musique toute composée de Guaranis. Pendant cette cérémonie l’artillerie fit une triple décharge. Son Excellence se rendit ensuite au logement qu’elle s’était destiné dans le collège des Pères, autour duquel la troupe vint camper jusqu’à ce que, par son ordre, elle allât prendre ses quartiers dans le Guatiguasu ou la Casa de las recogidas, la maison des recluses.»

Reprenons le récit de notre voyage dont le spectacle de la révolution arrivée dans les missions n’a pas été une des circonstances les moins intéressantes.

CHAPITRE VI

Ce matin, les Patagons, qui toute la nuit avaient entretenu des feux au fond de la baie de Possession élevèrent un pavillon blanc sur une hauteur et nous répondîmes en hissant celui des vaisseaux. Ces Patagons étaient sans doute ceux que L’Étoile vit au mois de juin 1766 dans la baie Boucault, et le pavillon qu’ils élevaient était celui qui leur fut donné par M. Denys de Saint-Simon en signe d’alliance. Le soin qu’ils ont pris de le conserver annonce des hommes doux, fidèles à leur parole ou du moins reconnaissants des présents qu’on leur a faits.

Nous aperçûmes aussi fort distinctement, lorsque nous fûmes dans le goulet, une vingtaine d’hommes sur la Terre de Feu. Ils étaient couverts de peaux et couraient à toutes jambes le long de la côte en suivant notre route. Ils paraissaient même de temps en temps nous faire des signes avec la main, comme s’ils eussent désiré que nous allassions à eux. Selon le rapport des Espagnols, la nation qui habite cette partie des Terres de Feu n’a rien des mœurs cruelles de la plupart des sauvages. Ils accueillirent avec beaucoup d’humanité l’équipage du vaisseau la Conception qui se perdit sur leurs côtes en 1765. Ils lui aidèrent même à sauver une partie des marchandises de la cargaison et à élever des hangars pour les mettre à l’abri. Les Espagnols y construisirent des débris de leurs navires une barque dans laquelle ils se sont rendus à Buenos Aires. C’est à ces Indiens que le chambekin l’Andalous se disposait à mener des missionnaires lorsque nous sommes sortis de la rivière de la Plata. Au reste, des pains de cire provenant de la cargaison de ce navire ont été portés par les courants jusque sur la côte des Malouines, où on les trouva en 1766.

On a vu qu’à midi nous étions sortis du premier goulet: pour lors nous fîmes de la voile. Le vent s’était rangé au sud, et la marée continuait à nous élever dans l’ouest. À trois heures l’un et l’autre nous manquèrent, et nous mouillâmes dans la baie Boucault sur dix-huit brasses fond de vase.

Dès que nous fûmes mouillés, je fis mettre à la mer un des mes canots et un de L’Étoile. Nous nous y embarquâmes au nombre de dix officiers armés chacun de nos fusils, et nous allâmes descendre au fond de la baie, avec la précaution de faire tenir nos canots à flot et les équipages dedans. À peine avions-nous pied à terre que nous vîmes venir à nous six Américains à cheval et au grand galop. Ils descendirent de cheval à cinquante pas et sur-le-champ accoururent au-devant de nous en criant chaoua. En nous joignant, ils tendaient les mains et les appuyaient contre les nôtres. Ils nous serraient ensuite entre leurs bras, répétant à tue-tête chaoua, chaoua, que nous répétions comme eux. Ces bonnes gens parurent très joyeux de notre arrivée. Deux des leurs, qui tremblaient en venant à nous ne furent pas longtemps sans se rassurer. Après beaucoup de caresses réciproques, nous fîmes apporter de nos canots des galettes et un peu de pain frais que nous leur distribuâmes et qu’ils mangèrent avec avidité. À chaque instant leur nombre augmentait; bientôt il s’en ramassa une trentaine parmi lesquels il y avait quelques jeunes gens et un enfant de huit à dix ans. Tous vinrent à nous avec confiance et nous firent les mêmes caresses que les premiers. Ils ne paraissaient point étonnés de nous voir et, en imitant avec la voix le bruit de nos fusils, ils nous faisaient entendre que ces armes leur étaient connues. Ils paraissaient attentifs à faire ce qui pouvait nous plaire. M. de Commerçon et quelques-uns de nos messieurs s’occupaient à ramasser des plantes; plusieurs Patagons se mirent aussi à en chercher, et ils apportaient les espèces qu’ils nous voyaient prendre.

L’un d’eux, apercevant le chevalier du Bouchage dans cette occupation, lui vint montrer un œil auquel il avait un mal fort apparent et lui demander par signes de lui indiquer une plante qui le pût guérir. Ils ont donc une idée et un usage de cette médecine qui connaît les simples et les applique à la guérison des hommes. C’était celle de Macaon, le médecin des dieux, et on trouverait plusieurs Macaon chez les sauvages du Canada.