Nous passâmes dans le port de la Cascade une nuit fort désagréable. Il faisait grand froid et la pluie tomba sans interruption. Elle dura presque toute la journée du 30. À cinq heures du matin, nous sortîmes du port et nous traversâmes à la voile avec un grand vent et une mer très grosse pour notre faible embarcation. Nous ralliâmes le continent à peu près à égale distance du cap Hollande et du cap Forward. Il n’était pas question de songer à y reconnaître la côte, trop heureux de la prolonger en faisant vent arrière et en portant une attention continuelle aux rafales violentes qui nous forçaient d’avoir toujours la drisse et l’écoute à la main. Il s’en fallut même très peu qu’en traversant la baie Française un faux coup de barre ne nous mît le canot sur la tête.
Enfin j’arrivai à la frégate environ à dix heures du matin. Pendant mon absence, M. Duclos-Guyot avait déblayé ce que nous avions à terre et tout disposé pour l’appareillage; aussi nous commençâmes à démarrer dans l’après-midi.
Le 31 décembre, à quatre heures du matin, nous achevâmes de nous démarrer, et à six heures nous sortîmes de la baie en nous faisant remorquer par nos bâtiments à rame. Il faisait calme; à sept heures il se leva une brise du nord-est qui se renforça dans la journée et fut assez claire jusqu’à midi, le temps alors devint brumeux avec de la pluie. À onze heures et demie, étant à mi-canal, nous découvrîmes et relevâmes la Cascade, le Pain de sucre, le cap Forward, le cap Holland. De midi à six heures du soir, nous doublâmes le cap Holland. Il ventait peu, et la brise ayant molli sur le soir, le temps d’ailleurs étant fort sombre, je pris le parti d’aller mouiller dans la rade du port Galant, où nous ancrâmes à dix heures. Nous eûmes bientôt lieu de nous féliciter d’être logés: pendant la nuit, il y eut une pluie continuelle et grand vent de sud-ouest.
Nous commençâmes l’année 1768 dans cette baie nommée baie Fortescû, au fond de laquelle est le port Galant. Le plan de la baie et du port est fort exact dans M. de Gennes. Nous n’avons que trop eu le loisir de le vérifier, y ayant été enchaînés plus de trois semaines, avec des temps dont le plus mauvais hiver de Paris ne donne pas l’idée. Il est juste de faire un peu partager aux lecteurs le désagrément de ces journées funestes, en ébauchant le détail de notre séjour ici.
Mon premier soin fut d’envoyer visiter la côte jusqu’à la baie Élisabeth et les îles dont le détroit de Magellan est ici parsemé; nous apercevions du mouillage deux de ces îles, nommées par Narborough Charles et Montmouth. Il a donné à celles qui sont plus éloignées le nom d’îles Royales, et à la plus occidentale de toutes celui d’île Rupert. Les vents d’ouest ne nous permettant pas d’appareiller nous affourchâmes le 2 avec une ancre à jet. La pluie n’empêcha pas d’aller se promener à terre, où l’on rencontra les traces du passage et de la relâche de vaisseaux anglais, savoir, du bois nouvellement scié et coupé, des écorces du laurier épicé assez récemment enlevées, une étiquette en bois, telle que dans les arsenaux de marine on en met sur les pièces de filin et de toile, et sur laquelle on lisait fort distinctement Chatham Martch. 1766. On trouva aussi sur plusieurs arbres des lettres initiales et des noms avec la date de 1767.
M. Verron, qui avait fait porter ses instruments sur la presqu’île qui forme le port, y observa à midi avec un quart de cercle cinquante-trois degrés quarante minutes quarante et une secondes de latitude australe.
Cette observation jointe au relèvement du cap Hollande, pris d’ici, et au relèvement du même cap Holland, fait le 16 décembre sur la pointe du cap Forward, détermine à douze lieues la distance du port Galant au cap Forward. Il y observa aussi par l’azimut la déclinaison de l’aiguille aimantée de vingt-deux degrés trente minutes trente-deux secondes nord-est, et son inclinaison du côté du pôle élevé de onze degrés onze minutes. Voilà les seules observations qu’il ait pu faire ici pendant près d’un mois, les nuits étant aussi affreuses que les jours.
Le 4 et le 5 suivants furent des journées horribles; de la pluie, de la neige, un froid très vif, le vent en tourmente; c’était un temps pareil que décrivait le Psalmiste en disant: nir, grando glacies, spiritus procellamm. J’avais envoyé le 3 un canot pour tâcher de découvrir un mouillage à la Terre de Feu, et on y en avait trouvé un fort bon dans le sud-ouest des îles Charles et Montmouth; j’avais aussi fait reconnaître quelle était dans le canal la direction des marées. Je voulais avec leur secours, et ayant la ressource de mouillages connus, tant au nord qu’au sud, appareiller même avec vent contraire: mais il ne fut jamais assez maniable pour me le permettre. Au reste, pendant tout le temps de notre séjour ici, nous y remarquâmes constamment que le cours des marées dans cette partie du détroit est le même que dans la partie des goulets, c’est-à-dire que le flot porte à l’est et le jusant à l’ouest.
Le 6 après midi, il y avait eu quelques instants de relâche, le vent même parut venir du sud-est, et déjà nous avions désaffourché; mais, au moment d’appareiller, le vent revint à ouest-nord-ouest avec des rafales qui nous forcèrent de réaffourcher aussitôt. Ce jour-là nous eûmes à bord la visite de quelques sauvages.
Quatre pirogues avaient paru le matin à la pointe du cap Galant et, après s’y être tenues quelque temps arrêtées, trois s’avancèrent dans le fond de la baie, tandis qu’une voguait vers la frégate. Après avoir hésité pendant une demi-heure, enfin elle aborda avec des cris redoublés de Pécherais. Il y avait dedans un homme, une femme et deux enfants. La femme demeura dans la pirogue pour la garder, l’homme monta seul à bord avec assez de confiance et d’un air fort gai. Deux autres pirogues suivirent l’exemple de la première, et les hommes entrèrent dans la frégate avec les enfants.