Le 25 au soir, on aperçut un navire au vent et de l’avant à nous, nous le conservâmes pendant la nuit, et le lendemain nous le joignîmes; c’était le Swallow.

J’offris à M. Carteret tous les services qu’on peut se rendre à la mer. Il n’avait besoin de rien; mais, sur ce qu’il me dit qu’on lui avait remis au Cap des lettres pour France, j’envoyai les chercher à son bord. Il me fit présent d’une flèche qu’il avait eue dans une des îles rencontrées dans son voyage autour du monde, voyage qu’il fut bien loin de nous soupçonner d’avoir fait. Son navire était fort petit, marchait très mal, et quand nous eûmes pris congé de lui, nous le laissâmes comme à l’ancre. Combien il a dû souffrir dans une aussi mauvaise embarcation! Il y avait huit lieues de différence entre sa longitude estimée et la nôtre; il se faisait plus à l’ouest de cette quantité.

Nous comptions passer dans l’est des îles Açores, lorsque le 4 mars, dans la matinée, nous eûmes connaissance des îles Tercere, que nous doublâmes dans la journée en la rangeant de fort près. Nous eûmes fond le 13 après midi, et, le 14 au matin, la vue d’Ouessant.

Comme les vents étaient courts et la marée contraire pour doubler cette île nous fûmes forcés de prendre la bordée du large, les vents étaient à l’ouest grand frais, et la mer fort grosse. Environ à dix heures du matin, dans un grain violent, la vergue de misaine se rompit entre les deux poulies de drisse et la grand-voile fut au même instant déralinguée depuis un point jusqu’à l’autre. Nous mîmes aussitôt à la cape sous la grand voile d’étai, le petit foc et le foc de derrière, et nous travaillâmes à nous raccommoder. Nous enverguâmes une grande voile neuve, nous refîmes une vergue de misaine avec la vergue d’artimon, une vergue de grand hunier et un boute-hors de bonnettes, et, à quatre heures du soir, nous nous retrouvâmes en état de faire de la voile. Nous avions perdu la vue d’Ouessant, et, pendant la cape, le vent et la mer nous avaient fait dériver dans la Manche.

Déterminé à entrer à Brest, j’avais pris le parti de louvoyer avec des vents variables du sud-ouest au nord-ouest, lorsque, le 15 au matin, on vint m’avertir que le mât de misaine menaçait de se rompre au-dessous du capelage. La secousse qu’il avait reçue dans la rupture de sa vergue avait augmenté son mal; et, quoique nous en eussions soulagé la tête en abaissant sa vergue, faisant le ris dans la misaine et tenant le petit hunier sur le ton avec tous ses ris faits, cependant nous reconnûmes, après un examen attentif, que ce mât ne résisterait pas longtemps au tangage que la grosse mer nous faisait éprouver au plus près; d’ailleurs toutes nos manœuvres et poulies étaient pourries, et nous n’avions plus de rechange; quel moyen, dans un état pareil, de combattre entre deux côtes contre le gros temps de l’équinoxe? Je pris donc le parti de faire vent arrière, et de conduire la frégate à Saint-Malo. C’était alors le port le plus prochain qui pût nous servir d’asile. J’y entrai le 16 après midi, n’ayant perdu que sept hommes pendant deux ans et quatre mois écoulés depuis notre sortie de Nantes.

Puppibus et loeti Nautae imposuere coronas.

Virgil. Aeneid. IV

Nota. Sur cent vingt hommes dont était composé l’équipage de M de la Giraudais, il n’en a perdu que deux de maladie pendant le voyage. Il est rentré en France le 14 avril, un mois juste après nous.