Le 17 après-midi, on eut connaissance des Salvages, le 18 de l’île de Palme et le 19 de l’île de Fer.
Ce qu’on nomme les Salvages est une petite île d’environ une lieue d’étendue de l’est à l’ouest; elle est basse au milieu, mais à chaque extrémité s’élève un mondrain; une chaîne de roches, dont quelques-unes paraissent au-dessus de l’eau, s’étend du côté de l’ouest à deux lieues de l’île: il y a aussi du côté de l’est quelques brisants, mais qui ne s’en écartent pas beaucoup.
La vue de cet écueil nous avait avertis d’une grande erreur dans l’estime de notre route; mais je ne voulus l’apprécier qu’après avoir eu connaissance des îles Canaries, dont la position est exactement déterminée.
La vue de l’île de Fer me donna avec certitude cette correction que j’attendais. Le 19 à midi, j’observai vingt-huit degrés deux minutes de latitude boréale; et en la faisant cadrer avec le relèvement de l’île de Fer, pris à cette même heure, je trouvai une différence de quatre degrés sept minutes, valant par le parallèle de vingt-huit degrés deux minutes, environ soixante et douze lieues, donc j’étais plus est que mon estime. Cette erreur est fréquente dans la traversée du cap Finisterre aux Canaries, et je l’avais éprouvée en d’autres voyages: les courants, par le travers du détroit de Gibraltar, portant à l’est avec rapidité.
J’eus en même temps occasion de remarquer que les Salvages sont mal placées sur la carte de M. Bellin. En effet, lorsque nous en eûmes connaissance le 17 après-midi, la longitude que nous donnait leur relèvement différait de notre estime de trois degrés dix-sept minutes à l’est. Cependant cette même différence s’est trouvée, le 19, de quatre degrés sept minutes, en corrigeant notre point sur le relèvement de l’île de Fer, dont la longitude est déterminée par des observations astronomiques. Il est à remarquer que, pendant les deux jours écoulés entre la vue des Salvages et celle de l’île de Fer, nous avons navigué avec un vent large, frais et assez égal, et qu’ainsi il doit y avoir eu bien peu d’erreur dans l’estime de notre route. D’ailleurs, le 18, nous relevâmes l’île de Palme au sud-ouest-quart-ouest corrigé, et selon M. Bellin, elle devait nous rester au sud-ouest. J’ai pu conclure de ces deux observations que M. Bellin a placé l’île des Salvages trente-deux minutes environ plus à l’ouest qu’elle n’y est effectivement. Au reste, sur la carte anglaise du docteur Halley, cette île des Salvages est placée trente lieues encore plus à l’ouest que sur celle de M. Bellin.
Je pris donc un nouveau point de départ le 19 décembre à midi. Notre route n’eut depuis rien de particulier jusqu’à notre atterrage à la rivière de la Plata.
La nuit du 17 au 18 janvier, nous prîmes deux oiseaux, dont l’espèce est connue des marins sous le nom de charbonniers. Ils sont de la grosseur d’un pigeon. Ils ont le plumage d’un gris foncé; le dessus de la tête blanc, entouré d’un cordon d’un gris plus noir que le reste du corps, le bec effilé, long de deux pouces et un peu recourbé par le bout, les yeux vifs, les pattes jaunes, semblables à celles des canards, la queue très fournie de plumes et arrondie par le bout, les ailes fort découpées et chacune d’environ huit à neuf pouces d’étendue. Les jours suivants nous vîmes beaucoup de ces oiseaux.
Depuis le 27 janvier nous avions le fond et le 29 au soir nous vîmes la terre, sans qu’il nous fut permis de la bien reconnaître, parce que le jour était sur son déclin et que les terres de cette côte sont fort basses. La nuit fut obscure, avec de la pluie et du tonnerre. Nous la passâmes en panne sous les huniers, tous les ris pris et le cap au large. Le 30, les premiers rayons du jour naissant nous firent apercevoir les montagnes des Maldonades. Alors, il nous fut facile de reconnaître que la terre vue la veille était l’île de Lobos.
Les Maldonades sont les premières terres hautes qu’on voit sur la côte du nord après être entré dans la rivière de la Plata, et les seules presque jusqu’à Montevideo. À l’est de ces montagnes, il y a un mouillage sur une côte très basse. C’est une anse en partie couverte par un îlot. Les Espagnols ont un bourg aux Maldonades, avec une garnison. On travaille depuis quelques années, dans ses environs, une mine d’or peu fiche; on y trouve aussi des pierres assez transparentes.
À deux lieues dans l’intérieur, est une ville nouvellement bâtie, peuplée entièrement de Portugais déserteurs et nommée Pueblo Nuevo.