De son côté, Mme de Bombelles n'a négligé aucune des démarches qu'elle croyait nécessaires, et cette question du deuil, qui dans les circonstances prend une exceptionnelle importance, elle l'a fait porter devant la Reine, elle en a écrit à la princesse de Bouillon. Mme de Bouillon ne manquait pas de jouer un double rôle, semblant acquiescer à la demande de Mme de Bombelles, quitte à critiquer hautement après une prise de deuil qu'elle jugeait inconvenante. Quant à la Reine, après avoir répondu d'abord évasivement au comte d'Esterhazy «qu'elle ne pouvait rien décider et désirait en parler à Madame», elle fit rendre une réponse définitive par Madame Élisabeth, qui l'annonça en ces termes à son amie: «La Reine a dit qu'il fallait que tu prisses le deuil; elle m'a dit avec toute sorte de grâces qu'elle en avait fait la politesse à Madame, qu'elle lui avait dit que tu ne voulais point prendre le deuil, de peur que cela ne lui déplaise et que Madame avait dit qu'il fallait que tu le prennes.»

Le deuil de Mme de Bombelles, si occupant qu'il soit en apparence, n'est pas de ceux qui troublent une existence, et si, pendant quelques jours, elle s'abstient de grandes réunions, elle n'en remplit pas moins son «doux service» auprès de Madame Élisabeth. Un tant soit peu musicienne, elle s'est mise dans la tête d'amener la princesse à jouer en mesure. C'est, paraît-il, chose très difficile, et le concerto joué à quatre mains devant le comte d'Artois, certain soir de janvier, n'aurait pas réjoui l'oreille très fine du marquis. La musique amena une petite scène que Mme Bombelles conte gentiment. Elle vient dans sa lettre du 17 de faire un portrait d'elle qui n'est nullement flatté: le physique n'est pas en progrès, loin de là: «Ta femme n'est pas jolie, mais pas du tout; aussi, quand tu me reverras, tu me trouveras enlaidie.» En revanche, le moral s'améliore tous les jours: «Tu me trouveras un caractère charmant, je deviens douce et complaisante, je n'ai presque jamais d'humeur. Si je rêve que j'ai une querelle avec toi, c'est toujours moi qui reviens la première, et pour cela je me dépêche, de peur que tu ne prennes les devants.» Enfin vient la nomenclature gaiement énoncée des talents: «J'en acquiers tous les jours...; enfin, quand tu me reverras, tu me trouveras laide, mais une femme parfaite. Ainsi fais des vœux au Ciel pour que je ne change pas, car, si par malheur je deviens jolie, je ne réponds plus rien...»

Voici l'histoire de la harpe: «A propos, Madame Élisabeth m'a ôté cette harpe dont je t'ai parlé, qui m'avait fait tant de plaisir. Je lui ai dit ce que le saint homme Job dit au Seigneur quand il lui ôta ses biens, et j'ai su depuis qu'elle l'avait donnée à ta sœur. Tu juges de ma colère. Enfin, après avoir subi des épreuves terribles, j'ai vu paraître la plus jolie harpe qui ait jamais été, depuis que le monde est monde. Après avoir partagé mes chagrins, j'espère que tu partages ma joie, elle a été extrême. Mais, comme j'étais en peine de sa cherté, je fis part à Madame Élisabeth de mon inquiétude. Elle me rassura en me disant qu'elle ne lui coûtait rien, que M. le duc de Villequier s'était chargé de l'acheter et la comtesse Diane de la payer, de sorte que mon plaisir en fut encore plus vif.»

Il est une musique qu'elle brûlerait d'entendre: ce sont les douces paroles de son mari, et, comme le 19 est l'anniversaire de leur mariage, c'est un flux d'amoureux propos et de souvenances attendries.

Le marquis n'est pas non plus homme à oublier cette date. Avant de donner les impressions de son voyage à Nuremberg où il va chercher sa sœur, il a soin, dans sa lettre du 23 janvier 1779, de rappeler que, le 19, il avait «célébré avec des amis l'anniversaire du beau jour, depuis lequel il n'a cessé de dire: Non, Colette n'est point trompeuse, elle m'a donné sa foi». De là à des rappels d'heures amoureuses il n'y a pas loin: «Ne pouvant me résoudre à me mettre au lit sans toi, j'ai préféré voyager toute la nuit pour que, les cahots d'une assez mauvaise voiture et le froid excessif m'ôtant le sommeil, je pusse penser à toi, mon Angélique, pendant toute l'annuelle de cette nuit où je la fis tant souffrir, où elle me devint si chère, où j'eus tant de sujets de m'applaudir d'être ton trop heureux mari.»

Il est donc parti à une heure du matin le mercredi 20 et à une heure après midi il était rendu à Nuremberg.

«Comme ma dignité se cachait sous nombre de pelisses, il m'a paru gai de dîner à table d'hôte. M. l'aubergiste m'ayant reconnu, je l'ai prié de ne me point nommer. Malgré cela j'ai eu le haut bout de la table entre un prince du Mont-Liban et un officier du louable cercle de Franconie. Plus loin étaient des officiers recruteurs de tous les princes de l'Europe, et chacun parlait de la guerre et surtout de la politique d'une manière bien plaisante pour un auditeur passif. Entre ces officiers étaient encore deux ou trois dames, qui m'ont paru enlevées et se laissant volontiers enlever. Notre hôte, à l'autre bout de la table, avait à son côté droit sa chère moitié, qui, ne se levant pour personne (je ne sais si c'est de même pour se coucher), m'a apporté ma première portion. Cette attention a attiré les regards de l'auguste assemblée; chacun alors a chuchoté en italien, en danois, en mauvais français, en anglais et en allemand. On se demandait pour qui ce pouvait être que la Frau Werthin s'était mise en mouvement. Pendant ce temps je mangeais et buvais comme un charretier affamé.»

Le voyageur est parti pour Erlang où il a projeté de voir Mlle de Schwartzenau. Il était muni d'une lettre du frère de celle-ci pour l'aînée de ses sœurs. En arrivant, il l'a envoyée en faisant demander la permission de «faire sa révérence à ces dames». On lui a répondu que, l'une d'elles étant incommodée, elles ne pourraient le voir que le lendemain. Il a envoyé chez Mme la margrave: «elle était en trop grand négligé pour le recevoir»; une autre dame avait la colique; une autre n'était pas encore remise des fatigues du bal de la veille; de dépit il s'est couché et il a dormi le mieux du monde.

«A mon réveil, continue le marquis, Mlles de Schwartzenau m'ont fait souhaiter bon voyage. Ce n'était pas mon compte: je voulais, je te l'avoue, voir Caroline, je lui ai donc écrit... D'après sa réponse, je me suis rendu chez ces dames; la visite s'est passée très honnêtement. Caroline n'a point été embarrassée, la conversation a été générale. Je suis retourné à mon auberge après trois quarts d'heure d'entretien; on m'a envoyé une réponse par M. de Schwartzenau. Il paraît que l'on a été content de moi; ainsi s'est terminé enfin un roman assez ridicule, et je puis te dire, avec la bonne foi que tu me connais, que, sans insulter au malheur de Caroline qui mène une vie assez douce près de ses tantes, j'ai remercié plus vivement que jamais la Providence qui a permis que tu voulusses bien de moi.»

A une heure, le même jour, un «carrosse de bon goût» vient chercher le marquis et le conduit chez la fameuse margrave de Bayreuth, sœur de Frédéric II. «Elle est d'une belle figure, se coiffe, se met à merveille; sa table est servie parfaitement et sa conversation est celle d'une femme d'esprit.» Après être demeuré avec la margrave jusqu'à cinq heures, M. de Bombelles repart pour Nuremberg; il va y retrouver Mme de Reichenberg, dont il trace ainsi le portrait: