A Marly, où elle s'est décidée à aller, bien que son fils fût souffrant, Mme de Bombelles a trouvé accueil charmant. «La Reine n'a cessé de s'occuper de moi, de me parler de mon fils, combien elle l'avait trouvé beau, de me plaisanter sur la peur que j'avais eue d'entrer dans le salon; enfin elle m'a traitée comme si elle m'aimait beaucoup. Elle a été hier matin à la petite maison (de Montreuil) et a dit à Mme de Guéménée et à ma sœur qu'elle était fort aise de mon retour, qu'elle m'avait trouvée blanchie, parlant beaucoup mieux et un maintien charmant.»

Tous ces petits succès flatteurs n'empêchent pas Mme de Bombelles de regretter la vie douce et tranquille qu'elle a menée à Ratisbonne. Puisqu'elle doit son bonheur à son mari, c'est à lui qu'elle pense sans cesse. «Rien ne peut combler le vide que j'éprouve depuis que nous sommes séparés». Elle est nerveuse, un rien l'émeut. La santé de Bombon est un objet de perpétuelle inquiétude, mais c'est en même temps sa consolation. Souffre-t-il des gencives? elle est plus malade que lui; sourit-il? elle est folle de joie.

Mme de la Vaupalière est venue la voir avec ses enfants: elles ont trouvé Bombon charmant; quant à Madame Élisabeth, il n'est pas d'attention qu'elle n'ait pour le fils de son amie. Elle vient d'envoyer chercher de ses nouvelles: «Mon Dieu! qu'elle est aimable, s'écrie Mme de Bombelles. D'honneur, je l'aime à la folie! Si tu avais vu combien elle était contente de mes petits succès d'avant-hier; comme elle est venue tout doucement m'arranger mon fichu, afin qu'il eût meilleure grâce, me dire la manière dont il fallait que je remercie la Reine de ce qu'elle m'avait invitée à cette partie. Réellement j'étais attendrie de son intérêt pour moi, et je voudrais avoir mille manières de lui marquer ma reconnaissance.»

Le marquis continue lentement son voyage. Il s'est rendu de Pontarlier à Salines-de-Chaux; il a noté les moindres incidents de route, dont la gamme un peu monotone est coupée par une série de projets de carrière et de rappels amoureux: amour conjugal et ambition, l'un devant venir à l'aide de l'autre, tout M. de Bombelles est là.

A cause du voyage même, ses lettres n'arrivent pas régulièrement. C'est de quoi se plaint sa femme dans sa lettre du 24 mai. Après le paragraphe régulièrement consacré aux gentillesses de Bombon, quelques nouvelles: M. Joly de Fleury prend la place de Necker, dont le départ est salué avec joie; on attend l'empereur Joseph II qui, allant installer sa sœur la duchesse de Saxe Teschen à Bruxelles, viendra passer quelques jours à Paris. Elle a été voir Mme de Maurepas qui a voulu la retenir à souper; elle a rencontré Mme de Vergennes chez la Reine et s'est fait inviter à aller la voir à sa petite maison de campagne; ceci n'est pas précisément pour son plaisir, mais par intérêt pour son mari. Mme de Mailly a quitté le service de la Reine et c'est Mme d'Ossun qui la remplace[ [128]; M. de Chaulnes se meurt... Bombon a fait de nouvelles connaissances: Mme de Lordat, Mme d'Imécourt, le comte de Coigny l'ont trouvé charmant.

Quant à Madame Élisabeth, elle est toujours tendre et affectueuse, mais elle a des dettes, et Mme de Bombelles se charge de la mission délicate d'aller trouver M. d'Harvelay; il lui faudra attendre, mais ses dettes montant à environ 2.000 louis seront payées.

Les lettres du commencement de juin n'apportent aucun fait nouveau: visites rendues ou reçues, vie de famille ou de Cour sans incident.

Le 10 juin, Mme de Bombelles fait le récit de sa visite à Mme de Vergennes, elle a reçu chez elle le baron de Breteuil, et naturellement il a été fort question des ambassades à pourvoir: Constantinople semble échapper pour le moment, le poste ne pouvant être libre avant deux ou trois ans; peut-être serait-il plus facile, si la Reine voulait s'en occuper, d'obtenir Berlin. Mme de Bombelles est fort peu satisfaite de ces exceptions dilatoires; du moins M. de Breteuil est-il disposé à appuyer auprès de M. de Vergennes une demande de gratification.

Un événement plus grave a émotionné la Ville et la Cour: «M. de Maurepas a pensé être brûlé à l'Opéra[ [129] avant-hier; un instant après qu'il en était sorti, la toile s'est allumée par un lampion, le feu a gagné aux décorations et au reste du théâtre avec une si grande promptitude qu'au bout de vingt-cinq minutes la voûte est tombée avec un fracas épouvantable. Heureusement l'Opéra était fini quand l'accident a commencé, tout le monde était parti; néanmoins, il y a eu neuf personnes de brûlées. On a bien vite coupé toute communication, de sorte que tout ce qui environne l'Opéra n'est pas endommagé. Le feu était si fort que mes gens l'ont vu d'ici en soupant. On pouvait lire sur le pont de Sèvres; ainsi tu peux juger de la clarté que cela donnait à tout Paris.

Deux jours après, Mme de Bombelles, en écrivant à son mari, semble toute joyeuse. Elle a reçu de longues lettres de Lausanne et des extraits d'un Journal en Suisse que le prolixe marquis lui a envoyés[ [130].