Bombon a enfin sa première dent si lente à percer! «Ce n'est plus un rêve, ce n'est plus une illusion! une dent blanche comme du lait; c'est à deux heures hier que nous en avons fait la découverte!» C'est en ces termes que Mme de Bombelles tout émue, tout en larmes et reconnaissante au Ciel qu'un tel bonheur soit arrivé sans douleur, annonce le grand événement à son mari le 14 juillet. Elle est si sincère dans ses joies comme dans ses peines, si profondément mère, qu'on ne se sent nullement disposé à l'ironie. Pour naïfs qu'ils puissent sembler aux sceptiques, ces sentiments sont vrais, éternellement vrais et dignes d'approbation. L'amour maternel, de génération en génération, recommence son poème auprès de tous les berceaux, et nul n'a le droit de railler le plus beau joyau de l'écrin féminin. Mme de Bombelles, sûre d'être comprise par son mari, lui donne le plus de détails possible dans les lettres qui suivent.
Bombon va être sevré. «C'est demain le grand jour, écrit-elle, le 22 juillet. L'enfant se porte à merveille, mais je ne suis pas tranquille. Je crains que d'être sevré ne le rende malade, et, si j'eusse été absolument maîtresse, je ne m'y serais pas encore résolue; mais maman le désire si fort, craint tant que cela n'attaque ma santé, que je n'ai pas osé reculer... Je ne sais ce que je donnerais pour ne pas le sevrer, et, quand une fois ce temps-là sera passé, je serai bien contente...» Bombon se porte à merveille le 4 août. «Il a parfaitement bien dormi l'autre nuit et celle-ci; mais celle d'auparavant qui était la seconde après notre séparation, ce pauvre petit avait bien du chagrin. Il voulait absolument téter; il pleurait, il appelait: Maman! maman! me cherchait partout, et ensuite faisait de grands soupirs et se remettait à pleurer. Cela n'est-il pas touchant au possible? A présent, il n'a plus de chagrin; mais, malgré cela, il parle de moi toute la journée, me cherche et fait signe avec son doigt qu'il faut aller à la porte du jardin, que j'y suis. J'ai pleuré quand on m'a donné ces détails. J'adore cet enfant, et les marques d'attachement qu'il m'a montrées dans cette occasion ne s'effaceront jamais de mon cœur ni de ma mémoire. J'irai aujourd'hui à Montreuil, le cœur m'en bat d'avance. Je verrai mon bijou, mais il ne me verra pas, il est trop occupé de moi, cela renouvellerait tous ses chagrins, et je l'aime trop pour désirer des jouissances aux dépens de sa tranquillité. Ainsi j'attendrai encore quelques jours pour l'embrasser. Je te réponds bien, que, cette besogne faite, rien dans ce monde ne pourra m'en séparer que le moment où tu t'en empareras...»
D'autres événements plus importants que le sevrage de Bombon ont pris place en ces derniers jours. Nouvelles d'Amérique: on dit que M. de Grasse a repris Sainte-Lucie et coulé deux vaisseaux. L'abbé de Breteuil est mort; le baron est dans un grand chagrin. Arrivée et court séjour de l'Empereur Joseph II: «Je n'espère plus que l'Empereur l'épouse. Il part aujourd'hui (4 août), et, si on avait eu quelques idées, on aurait cherché à les faire causer, à les rapprocher. Au lieu de cela la Reine a paru peu occupée de Madame Élisabeth, pendant le séjour de son frère ici et ne lui a rien dit qui eût le moindre rapport à ce sujet; ainsi sûrement cela ne se fera pas[ [133].
Du 6 août: «L'Empereur n'est parti qu'hier à cinq heures du matin. On dit qu'il a fait ses dévotions avant de partir, cet acte de dévotion m'étonne, car tout le monde dit qu'il n'y croit pas. Madame Élisabeth avait soupé la veille avec lui et toute la famille royale. La Reine se cachait sous son chapeau pour pleurer et elle avait l'air fort affligée du départ de son frère. Pour dire quelque chose, elle a demandé à Madame Élisabeth si ce n'était pas avec moi qu'elle avait pêché; elle lui a répondu que non, que je ne pouvais pas sortir parce que je sevrais mon enfant. L'Empereur lui a expliqué que j'étais à Madame Élisabeth qui avait beaucoup d'amitié pour moi, et l'Empereur a repris: «On dit qu'elle est fort jolie.» Là-dessus il y a eu dissertation sur ma figure...»
Quand l'Empereur est parti, il n'y a plus de doute possible sur ces projets de mariage qui n'ont jamais été sérieux[ [134]. «J'en suis bien aise et fâchée: c'est peut-être fort heureux pour elle, cela ne l'est pas tant pour moi, puisque j'aurais toujours été avec toi si ce mariage s'était fait; mais je lui suis si attachée qu'il m'aurait été impossible de jouir tranquillement de ma liberté si cela n'avait pas fait son bonheur.»
Du 12 août: «... La Reine continue toujours à me fort bien traiter, je viens de conduire Madame Élisabeth chez elle; elle m'a demandé comment se portait mon fils et m'a dit que sa fille avait de la passion pour lui, qu'elle en parlait toute la journée. Je t'enverrai cette certaine bourse que je t'ai mandé que je faisais. Je me flatte que tu seras content des coulants, ils sont des plus à la mode et ils te seront encore bien plus précieux lorsque tu sauras que c'est Madame Élisabeth qui me les a donnés et qu'elle trouve très bon que je te les envoie... Tu auras été bien désolé lorsque tu auras appris la mort de l'abbé de Breteuil. Le baron ne peut s'en consoler et je crois que, de sa vie, il n'a éprouvé une peine aussi forte. Cette mort-là m'a fait faire bien des réflexions; cet abbé a vécu comme s'il n'eût dû jamais mourir; ses plaisirs sont passés, le voilà mort, Dieu seul sait à quoi il était réservé, et ce qu'il est devenu. En vérité, quand on calcule bien la courte durée de cette vie et la longueur de l'éternité, on apprécie bien à sa juste valeur les objets de son ambition, et on prend une grande indifférence pour tous les événements de ce monde.»
«... J'ai soupé hier au soir chez Mme la princesse de Lamballe, la Reine y est venue avec Madame Élisabeth et m'a fort bien traitée. Je me suis couchée à une heure du matin, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Je tâche de faire ma cour et, comme mon intention est que cela te soit utile ainsi qu'à Bombon, cela me donne du courage, et j'en ai besoin, car tu sais à quel point le grand monde m'intimide... Si le baron de Breteuil ne change pas d'avis, il t'ira voir en allant à Vienne.»
Toujours poussée par son mari qui, entre deux paragraphes d'amour tendre et d'un lyrisme soutenu, a soin dans ses lettres de parler de sa carrière, Mme de Bombelles ne perd pas une occasion de favoriser les intérêts de l'ambitieux diplomate. Elle a vu le comte d'Esterhazy, toujours difficile à saisir à son passage à Versailles. Lui seul est capable, d'après elle, de suivre utilement l'affaire et d'en référer à la Reine au moment opportun. Il est hors de doute que personne n'a plus de facilités pour parler à la Souveraine qui l'écoute très volontiers et lui accorde fréquemment ce qu'il demande.
«Il m'a dit qu'il avait causé de toi hier avec la Reine et qu'il n'en avait pas été fort content, écrit Mme de Bombelles, le 15 août; que la Reine, en lui disant beaucoup de bien de moi, lui avait dit que tu désirais l'ambassade de Constantinople, qu'elle voudrait bien que tu l'eusses, mais que cela lui semblait bien difficile, que d'ailleurs M. de Saint-Priest ne quitterait pas encore de sitôt. Le comte m'a dit qu'en un mot elle lui avait paru singulièrement refroidie sur cet objet et qu'il fallait que quelqu'un eût cherché à l'en dégoûter, que cependant il avait vu qu'elle avait le désir de t'obliger et qu'elle n'avait personne pour cette place. Après y avoir réfléchi, j'ai dit au comte d'Esterhazy qu'il ne pouvait y avoir que le comte de Coigny[ [135] qui en eût parlé à la Reine. J'ai prié le comte de tâcher d'en recauser avec la Reine, de lui dire que tu n'avais jamais eu l'intention de faire ôter à M. de Saint-Priest sa place, que toute ton ambition était de le remplacer lorsqu'il la quitterait. Je l'ai prié de représenter à la Reine que c'était le seul moyen d'assurer de la fortune à notre enfant; que lorsque M. de Vergennes avait eu cette ambassade, il n'était pas plus avancé que tu ne l'es actuellement; que tu as tous les talents nécessaires pour cela, et que, si la Reine avait de la bonté pour moi, comme elle le faisait paraître, elle ne pouvait m'en donner une marque plus sensible qu'en procurant à mon fils une existence qu'il n'aura jamais si tu n'allais pas à Constantinople. Le comte m'a promis de tâcher de découvrir ce qui avait autant refroidi la Reine et d'employer tout son crédit pour lui bien faire entrer dans la tête qu'il fallait absolument que tu succèdes à M. de Saint-Priest. Ce tendre intérêt qu'il prend à toi a remonté mon courage et j'ai encore beaucoup d'espérances... Pour en revenir au comte de Coigny, ce qui me persuade que c'est lui qui t'a desservi, c'est qu'il n'y a que lui de la société de la Reine qui ait su notre projet, et je vais te dire comment.
Mme de Guéménée qui en est folle et qui vit avec lui d'une façon indécente m'a une fois parlé devant lui de tes affaires; il s'est fait expliquer quel était l'objet de ton ambition, et, lorsque Mme de Guéménée lui a dit que tu désirais avoir l'ambassade de Constantinople, il a repris avec un air goguenard, en me regardant: «Madame, je vous dirai comme M. de Vilpatour: «Vous «n'êtes pas dégoûtée!» Je lui ai dit: «Je le sais bien, mais, sans prétendre trop, je puis désirer une place pour laquelle M. de Bombelles est fait plus qu'un autre.» Là-dessus il commença des raisonnements qui n'avaient pas le sens commun pour me persuader que je devais employer le crédit que j'avais sur Madame Élisabeth pour t'avoir quelques gratifications, mais non pour avoir une place à laquelle beaucoup de gens avaient plus de droits que toi et que d'ailleurs M. de Saint-Priest resterait encore longtemps à Constantinople[ [136], et qu'il ne fallait pas avoir une ambition aussi éloignée. Je lui ai répondu avec infiniment de douceur que, parmi les personnes qui désiraient Constantinople, aucune n'avait plus de droits que toi, qu'au reste tel était mon plan et que je ferais tout ce que je pourrais pour le faire mettre à exécution. J'étais si piquée que j'en avais envie de pleurer. Mme de Guéménée s'est rangée tout de suite de l'avis de son impertinent amant. Cependant nous nous sommes quittés bons amis, et comme, depuis, il n'est sortes d'honnêtetés qu'il ne m'ait faites, j'étais à mille lieues d'imaginer qu'il allait de gaieté de cœur changer les bonnes dispositions de la Reine. Mais, d'après ce que m'a dit le comte d'Esterhazy, je n'en puis plus douter, puisqu'il m'a répété tous les sots raisonnements que m'avait faits le comte de Coigny. Aussi, ce matin, lorsque je l'ai vu chez Madame Élisabeth me faire des agaceries ordinaires, je ne puis te rendre ce qui s'est passé en moi. J'aurais voulu lui égratigner les yeux. Le comte d'Esterhazy en a été furieux, mais point étonné. Il m'a recommandé de ne plus dire un mot à Mme de Guéménée de ce qui se passerait. Je n'avais pas besoin qu'il m'en pressât: c'est une fière leçon que celle que je viens d'éprouver, et je te donne bien ma parole que voilà la dernière fois que je parlerai de ce qui m'intéresse à des gens dont je ne serai pas persuadée de l'honnêteté. Au reste, mon petit chat, ne t'afflige pas, il n'y a encore rien de perdu. La Reine nous veut du bien, ainsi on aura bien moins de peine à la faire revenir des sottes préventions qu'on lui a données. Madame Élisabeth nous soutiendra de son côté et tout ira bien...» Et en effet, dans la lettre suivante, Mme de Bombelles est tout à fait remontée parce que Madame Élisabeth, le baron de Breteuil et surtout Esterhazy lui ont affirmé que l'affaire était en bonne voie.