«Il y a mille ans que je n'ai vu Mme de Vergennes, écrit-elle le 15, ce n'est pas que je n'y aie été bien souvent, mais sa porte est toujours fermée à cause de ses fluxions qui la font souffrir. Je ne sais si je t'ai mandé que le comte d'Esterhazy avait la goutte à Paris, il l'a rapportée de Rocroi et je suis persuadée que l'humidité de ce vilain pays en est la cause... Bombon se porte toujours à merveille. Il devient amoureux de toutes les petites filles qu'il rencontre. Il montre de grandes dispositions à être un jour un second Galaor, et tu feras fort bien d'avoir, comme tu le projettes, beaucoup d'indulgence.

... La duchesse de Polignac n'accouche pas, et quoiqu'elle ait un fort ventre, on commence à croire qu'elle n'accouchera pas du tout. La Reine se porte à merveille[ [145]; on dit qu'elle est dans une grande agitation, aisément cela peut se comprendre. Je voudrais qu'elle se persuade bien qu'elle aura encore une fois une fille, afin que, si cela arrive, comme beaucoup de personnes le croient, elle n'en soit point saisie. Madame est toujours grosse[ [146] et Mme la comtesse d'Artois très malade. Elle a, depuis douze jours, une fièvre d'humeur continue qui la rend extrêmement faible; le redoublement a pris ce soir avec une grande force, ce qui inquiète beaucoup...»

Le 21 octobre: La mère de notre pauvre petit chevalier (d'Hautpoul) est morte hier de la petite vérole. J'ai appris sa maladie et sa mort presqu'en même temps, je ne puis te rendre la peine que cela me fait. J'ai été sur-le-champ chez Madame Élisabeth lui demander une place à Saint-Cyr pour la petite fille, elle me l'a promise, mais cela ne pourra être que dans deux ans, parce qu'elle a des engagements. Quant au petit garçon il ira à l'école militaire; il s'est heureusement tiré de sa petite vérole, il n'en sera pas seulement marqué. Mme d'Hautpoul craignait affreusement la maladie qui vient de l'emporter, elle a été soignée par un mauvais médecin à ce que tout le monde dit; son peu de fortune l'a privée des secours qui l'auraient peut-être sauvée. Cette idée me désespère et, si j'eusse su ces détails avant sa mort, elle n'aurait certainement manqué de rien. Annonce cette nouvelle-là bien doucement au pauvre chevalier. Il va être bien affligé! Qu'il est heureux pour cet enfant que tu l'aimes, sans cela que deviendrait-il? La quantité de petites véroles qu'il y a ici me fait trembler pour mon petit Bombon. Je lui fais porter jour et nuit du mercure, j'espère que cela le garantira.»

CHAPITRE VI
1781

Naissance du Dauphin.—Impressions à la Cour et dans le peuple.—Bombon a la petite vérole.—Lettre de Madame Elisabeth.—Correspondance de Mme de Bombelles.—Nouvelles d'Amérique.—La comédie à Chantilly.—Mlle de Condé et la princesse de Monaco.—Commérages à Versailles sur le séjour d'Angélique à Chantilly.

Voici maintenant le gros événement du 22. «Rien n'égale la joie que nous éprouvons, écrit la marquise de Bombelles. La Reine vient d'accoucher d'un dauphin, qui est un enfant d'une force surprenante. La Reine plus contente que personne se porte à merveille. Elle n'a été qu'une heure en grandes douleurs, est accouchée à une heure et un quart après-midi. C'est moi qui ai eu le bonheur d'apprendre cette nouvelle à Madame Élisabeth. Tu imagines le plaisir que cela lui a fait, elle ne pouvait se persuader qu'il fût bien vrai qu'elle eût un Dauphin. Enfin tant de personnes l'en ont assurée qu'il a bien fallu qu'à la fin elle se livrât à toute sa joie; cette pauvre petite princesse s'est presque trouvée mal, elle pleurait, elle riait; il est impossible d'être plus intéressante qu'elle ne l'était. C'est elle qui a tenu l'enfant au nom de Mme la princesse de Piémont[ [147] avec Monsieur, mais ce qui m'a touchée au dernier point est le contentement du Roi pendant le baptême, il ne cessait pas de regarder son fils et de lui sourire. Les cris du peuple qui était au dehors de la chapelle au moment que l'enfant y est entré, la joie répandue sur tous les visages m'ont attendrie si fort que je n'ai pu m'empêcher de pleurer; jusqu'à ce que toutes les cérémonies fussent faites, que nous eussions dîné, il était cinq heures et demie et l'heure de la poste passée. Pour réparer cela j'enverrai Lentz demain matin à Paris mettre ma lettre à la grande poste... Ce qu'il y a de plus piquant, c'est que le baron de Breteuil est parti ce matin; cela n'est-il pas guignonnant? Il n'était pas à Saint-Denis que la Reine, je suis sûre, souffrait déjà. Il sera chez toi ou bien près d'y arriver quand tu recevras la nouvelle.

La Reine avait très bien passé la nuit du 21 au 22 octobre, écrit dans son Journal Louis XVI qui, contre l'ordinaire, entre dans des détails circonstanciés. «Elle sentit quelques petites douleurs qui ne l'empêchèrent pas de se baigner... (Le Roi qui devait partir pour la chasse donna contre-ordre à midi.) Entre midi et midi et demie les douleurs augmentèrent... et à une heure un quart juste à ma montre, elle est accouchée très heureusement d'un garçon.»

Pour prévenir les accidents qui s'étaient produits à la naissance de Madame Royale, on avait décidé qu'on ne laisserait pas entrer la foule dans les appartements et que la mère ne connaîtrait le sexe de l'enfant que lorsque tout danger serait passé. Dans la chambre, il n'y avait que Monsieur, le comte d'Artois, Mesdames Tantes, la princesse de Lamballe, Mmes de Chimay, de Polignac, de Mailly, d'Ossun, de Tavannes et de Guéménée, qui allaient alternativement dans le salon de la Paix qu'on avait laissé vide. De tous les princes que Mme de Lamballe avait avertis à midi, il n'y eut que le duc d'Orléans qui arriva de Fausse-Repose où il chassait et se tint dans le salon de la Paix. Le prince de Condé, le duc et la duchesse de Chartres, le duc de Penthièvre, la princesse de Conti et Mlle de Condé n'arrivèrent qu'après l'accouchement; le duc de Bourbon le soir, et le prince de Conti le lendemain...

Quand l'enfant fut né, on l'emporta silencieusement dans le grand cabinet où le Roi le vit laver et habiller et le remit à la gouvernante, la princesse de Guéménée.