2o On a trompé, en disant que le duc de Cadaval n'était pas assez riche pour se marier: ce sont des énoncés de gens intéressés à le tenir en tutelle, pour abuser de sa fortune. Il peut, et cela est prouvé, payer ses dettes en dix ans et cependant toucher annuellement jusqu'à l'époque de sa liquidation, 8.000 ducats, somme bien suffisante pour vivre marié comme il convient à son rang.
3o On a trompé, en disant qu'il était sans vaisselle et sans meuble: il est amplement pourvu à ces divers égards et ses richesses en argenterie feraient deux superbes vaisselles; le surplus payerait les façons.
4o On a trompé, en disant que son mariage le jetterait en des dépenses au-dessus de ses moyens. On lui apporte une dot de 100.000 cruzades, qui accélérera le paiement des dettes, quoiqu'elles puissent l'être sans secours en dix ans.
5o On a trompé, en disant que sa maison du Roccio ne pouvait loger une duchesse: avec très peu de frais on en fera une habitation agréable; telle qu'elle est on y résiderait très décemment.
Tous ces faits prouvés, ce qui se peut, en vingt-quatre heures, serait-il croyable qu'on voulût empêcher un mariage dont la seule idée l'a raccommodé avec madame sa mère. Tandis que celui qu'on voulait lui faire contracter[ [253] le brouillait avec cette mère et l'éloignait de toutes les bonnes dispositions qu'il montre depuis que le langage de l'honnêteté et du respect filial lui est tenu.
Dans l'intervalle sont arrivées à Lisbonne deux lettres de Mme de Marsan, datées des 14 et 15 décembre, qui, selon toute apparence, vont renverser tout l'échafaudage.
La première semblerait faire croire qu'une «tendresse déplacée» de la princesse de Rohan aurait amené sa fille à lui sacrifier par respect filial un établissement si convenable à tous égards. «Ces idées chimériques renversent toutes les miennes. On ne m'a pas cependant donné de réponses positives, mais je ne veux pas vous compromettre, et malgré leur indécision je leur ai signifié hier que j'allais vous prier de suspendre toutes démarches. Je crains même que ma lettre n'arrive trop tard pour arrêter celle que vous projetiez de faire, mais je n'ai pu vous en avertir plutôt, étant dans la confiance qu'il ne serait pas possible qu'on ne sacrifie pas un intérêt personnel à celui de sa fille et de toute sa maison qui aurait été flattée d'un pareil établissement. Le malheur me poursuit et toujours par les miens; le prince Victor est désolé. Il part aujourd'hui pour aller prendre le commandement d'une frégate à Toulon; il aurait bien désiré que sa mission l'eût encore conduit à Lisbonne et me charge de vous assurer de son respect et de sa reconnaissance. J'en conserverai une bien tendre de toutes les marques de zèle et d'amitié que j'ai reçues de vous, Madame, etc.
«... Si mes parents se déterminent à prendre un parti plus raisonnable, je vous le manderais avec empressement, mais je ne l'espère pas...»
Il n'y a pas qu'une respectueuse soumission aux regrets de sa mère dans le refus de Mlle de Rohan, comme le prouve un court billet de Mme de Marsan suivant de quelques jours la lettre du 14 décembre: «Je suis désolée, Madame, Mlle de Rohan a attendu au dernier moment à nous faire l'aveu d'une infirmité qui est la conséquence d'une chute malheureuse et à laquelle on n'avait pas fait attention.» Après l'expression de nouveaux regrets Mme de Marsan annonçait l'envoi d'une lettre ostensible.
«Mlle de Rohan, est-il dit dans cette lettre, avait senti comme nous tout l'avantage d'une alliance aussi flatteuse et aussi désirable et y avait consenti. Depuis ce temps, elle avait fait une chute qui n'avait point alarmé, mais qui a laissé une suite fâcheuse, dont on ne s'est point aperçu. Sa modestie, sa timidité, l'incertitude du succès de cette affaire l'ont engagée à garder le silence; cependant sa délicatesse a surmonté tous les motifs de se taire et elle nous en a fait l'aveu d'une manière si touchante qu'à peine nous avons eu le courage de lui en faire des reproches. Elle nous a dit qu'elle avait sacrifié sa vie, mais qu'elle ne pouvait risquer les inconvénients qui pouvaient en résulter pour la postérité si illustre et si précieuse de M. le duc de Cadaval. C'est donc à lui, Madame, qu'elle et nous ferons le sacrifice de la chose du monde que nous avions le plus désirée. Si la Reine en est instruite, elle ne peut qu'approuver ces sentiments... Je suis persuadée qu'elle vous estimera encore davantage lorsqu'elle saura les motifs qui vous ont fait agir avec tant de zèle par reconnaissance pour une seconde mère; j'en ai bien toute la tendresse et vous seule m'occupez dans le moment. Remplie d'amertume, ma vie en est abreuvée, comme vous savez, depuis longtemps, mais j'ai peu éprouvé de chagrins plus cuisants...»