Un court billet à la baronne de Mackau, née Alissan de Chazet:

«Que je t'aurais fait de pitié hier si tu avais passé la journée d'hier, avec moi. Mon frère et maman te feront les détails de l'embarras dans lesquels je me trouve. Mon Dieu! que les gens assez égoïstes pour ne s'occuper jamais que de leurs intérêts personnels sont heureux. Croyant la parole de Mme de Marsan infaillible et ne doutant pas qu'elle n'eût le consentement de sa nièce, la réception enfin de son portrait nous a fait agir de la meilleure foi du monde, pour la conclusion du mariage. Nous avons déterminé le duc à se refuser absolument à toutes sollicitations ici. Il y a quatre jours qu'il a déclaré à une de ses tantes qu'il ne voulait pas décidément de sa fille et se marierait en France. Juge à quel point il doit être fâché, aussi est-il au désespoir. M. de Bombelles est furieux, et moi désolée. Enfin il me reste encore quelque espoir sur le retour de la raison de Mlle de Rochefort, lorsqu'elle verra les choses aussi avancées, et M. de Bombelles aussi compromis. Je ne puis m'empêcher de sentir tout le tort que cette rupture lui fera ici, et je les entends déjà tous murmurer: Voilà les Français! Je ne puis pardonner à Mme de Marsan et à la princesse Charles de nous avoir ainsi abusés. Mme de Marsan devait au mois d'août réunir sa famille et lui dire: Voilà le mariage que j'ai envie de faire négocier. Voyez si il vous convient, oui ou non. Au reste elle est si affligée, elle-même, que ma rancune, contre elle, n'est pas bien forte. Dis bien à mon frère de ne pas manquer de porter, sur le champ, la copie, que je lui envoie, pour Mme de Marsan et de se démener tant qu'il pourra pour nous ramener notre petite princesse.»

Avec sa mère, Mme de Bombelles parle à cœur ouvert. Il n'est plus besoin de circonlocutions, comme lorsqu'elle s'adresse à Madame Élisabeth ou à la comtesse de Marsan, mais elle ne nous apprend rien que nous ne sachions: le désespoir du duc de Cadaval, le mécontentement réel de son mari, dont la situation d'ambassadeur se trouve amoindrie par le mauvais résultat d'une entreprise si mal dirigée à Paris.

Quelques jours après, autre lettre du marquis à la comtesse de Marsan.

«La surprise et le chagrin que nous causèrent les nouvelles du 14 décembre furent tellement partagés par M. le duc de Cadaval qu'au lieu de se rendre chez la Reine, où tout était préparé pour qu'il obtînt le consentement de Sa Majesté, il se détermina à envoyer un courrier en France. Nous écrivîmes suivant son intention, dans les termes les plus capables de ramener Mlle de Rochefort. Nos lettres faites, le duc nous pria de dire qu'il était survenu une maladie inquiétante et que c'était pour savoir des nouvelles de la jeune princesse qu'il faisait partir un courrier. Les moindres événements causent une grande sensation ici. Les espions du comte de Saint-Vincent ne tardèrent pas à l'instruire du prochain départ de ce courrier et du motif de son expédition. Alors tous les essorts jouèrent pour susciter des embarras au duc, et l'on est parvenu à obtenir, jusqu'à nouvel ordre, la défense d'envoyer en France, en disant à la Reine que Mlle de Rochefort n'était pas Rohan, ensuite que sa mère altérait la pureté du sang. Le Duc se conduisant en homme d'honneur ne m'a rien caché, je lui ai donné la généalogie ci-jointe[ [256], je n'ai dit que la vérité et, si je n'ai pas fait mention de la bâtardise de François de Rothelin, le cinquième aïeul, c'est qu'elle ne peut offrir aucun inconvénient dans un pays où les plus grandes familles descendent bien plus récemment de bâtards dont les pères n'étaient pas d'aussi grands seigneurs. J'ai aussi délivré à M. de Cadaval l'écrit dont vous trouverez une copie jointe à ma lettre; vos dernières intentions me liant les mains, j'ai été obligée de laisser agir la cabale, en me bornant à retirer le portrait de Mlle de Rochefort. La Reine a cependant approuvé les projets du Duc, mais elle a demandé quelque temps, pour accorder un consentement formel, parce qu'on lui a fait un tableau effrayant du désordre qui existait dans les finances de la maison de Cadaval. Mon silence a donné du poids aux impostures et fourni des armes aux détracteurs d'une alliance autant redoutée que jalousée. On fait des informations à Paris. Mme de Menesez, qui s'y trouve, est la fille du marquis de Latradio, oncle des Saint-Vincent. Brouillon par goût et par calcul, il y a lieu de croire qu'il aura mandé à sa fille de ne pas être scrupuleuse sur les médisances, qu'elle pourrait faire arriver ici. Ces inconvénients ne peuvent être imputés, Madame, qu'aux personnes qui étaient intéressées à respecter vos conseils. Le point actuel offre deux partis à adopter, ou celui de reprendre une négociation, qui pourrait, je crois, être encore conduite à bien, ou de me mander que la maison de Rohan, ayant eu vent des doutes qu'on s'était permis, ne voulait plus entendre parler de tout ce qui y avait donné lieu. Je désire que Mlle de Rochefort ne regrette jamais ce qu'elle a refusé et je ne me plains pas de l'inutilité de mes démarches puisqu'elles ont pu vous prouver, Princesse, avec quel zèle je saisirai toujours les occasions de vous marquer ma reconnaissance.

«Quoique l'origine souveraine subséquente de la maison de Rohan soit généralement connue, j'ai cru devoir donner à Son Excellence M. le duc de Cadaval un extrait des généalogies de M. le prince de Rohan-Rochefort et de celle de Madame sa femme, née Mlle d'Orléans-Rothelin. J'ai également certifié à Son Excellence que leur fille, Charlotte, Louise, Dorothée, princesse de Rohan-Rochefort, joignait aux agréments de sa figure et de sa physionomie une éducation digne de sa haute naissance. Que cette jeune princesse avait montré, depuis sa tendre enfance, des qualités aussi aimables que ses vertus sont recommandables. Qu'elle était particulièrement liée avec la princesse Charles de Rohan[ [257], sa belle-sœur, liaison qui suffisait seule pour faire l'éloge de Mlle de Rochefort. Enfin j'ai encore eu l'honneur de dire à M. le duc de Cadaval, d'après les informations qui m'ont été données que Mlle de Rochefort aurait en se mariant cent mille cruzades de dot, sans compter ses droits à la succession paternelle et maternelle, ainsi qu'aux autres héritages qui pourraient lui échoir, que joint à la dot il lui serait fait un trousseau, conforme à son rang et à la manière grande, dont la maison de Rohan s'est toujours montrée dans toutes les occasions. Je consens d'autant plus volontiers à donner par écrit et à signer tout ce que j'ai annoncé à M. le duc de Cadaval que la conduite de Son Excellence, depuis qu'il est question de son mariage avec Mlle de Rohan-Rochefort a été aussi loyale et aussi noble que l'on pouvait l'attendre d'un seigneur, qui sans orgueil sait se rappeler à propos qu'un sang royal coule dans ses veines.»

Tout n'est pas perdu puisqu'à Lisbonne, malgré tout, on discute encore et qu'on serait prêt à reprendre les négociations. Les Rohan, semble-t-il, ont montré une délicatesse exagérée; le mal n'était pas si grand qu'on le craignait d'abord, car, le 26 janvier, Mme de Marsan, reprise d'une nouvelle ardeur, récrit à M. de Bombelles une lettre qui s'est croisée avec celle de l'ambassadeur.

«J'ai de nouvelles raisons, Monsieur, pour désirer que l'affaire qui nous intéresse ne soit pas rompue. Mlle de Rochefort paraît vouloir revenir à notre avis. Il est certain que ses craintes n'étaient pas fondées; sa délicatesse lui avait dicté cet aveu; actuellement tranquille sur cet objet, elle désire l'établissement. Mais M. son père, ni Mme sa mère ne sont encore instruits de cet état de choses. Monsieur, si vous avez rompu comme vous l'avez pu d'après ma dernière lettre, vous êtes bien le maître de faire usage de la lettre ci jointe ostensible qui peut même être mise sous les yeux de la Reine. Elle prouvera évidemment, Monsieur, que vous avez fait, dans toute cette affaire ce que votre amitié pour nous vous avait dicté. Aussi rien, dans cet aveu, Monsieur, ne peut vous compromettre, et c'est ce que je désire le plus vivement. Dans le cas où vous n'auriez pas rompu, nous vous demandons de prolonger la négociation et, dès que nous aurons nouvelle que la rupture n'a pas eu lieu, nous demanderons le consentement de M. et de Mme de Rochefort et nous ne perdrons pas d'instants à vous faire parvenir notre définitive résolution.»

La comtesse de Marsan se rend compte des ennuis terribles que cette affaire a causés aux Bombelles. Elle tient à s'en expliquer encore avec Angélique le 4 février.

«Je suis uniquement occupée de vous, Madame, et de l'embarras que vous cause cette affaire, si heureusement conduite de votre part et si maussadement de celle-ci. Ma lettre à peine partie, la jeune personne s'en est repentie, la tante qui n'avait pas eu le courage de lui en inspirer la reprise avec la plus grande vivacité. L'ambassadrice est venue (je ne say par quel motif) lui annoncer l'arrivée du duc et lui parler de ses projets, elle a tout nié; mais avec la résolution, si cette nouvelle se vérifiait, d'envoyer un courrier au devant de lui pour lui offrir, à titre de tante, un appartement chez elle. Vous jugez, par là, que le courrier serait bien accueilli.