XXXIX. Dominique Michieli, doge. 1117. Dominique Michieli venait d'être élevé au dogat, lorsqu'il reçut de Baudoin II, roi de Jérusalem, une ambassade, qui le sollicitait d'envoyer des secours aux chrétiens de l'Orient, pressés de toutes parts par les infidèles. Les ambassadeurs, en excitant le zèle pieux des Vénitiens, ne négligeaient pas de leur promettre de nouveaux avantages pour leur commerce. Pendant qu'on négociait, le péril augmenta; Baudoin fut fait prisonnier. Alors le pape Calixte II s'adressa à tous les princes chrétiens, pour les presser de délivrer le reste de leurs frères qui combattaient encore dans la Syrie; le doge, plein d'une ardeur martiale, assembla ses concitoyens, leur lut la lettre du saint-père et leur tint ce discours, que les historiens ont conservé[119].

Discours du doge pour proposer une nouvelle croisade. «Vénitiens, après les combats, qui, depuis vingt-six ans, ont été rendus pour délivrer la Judée; après les exploits, qui, sur terre et sur mer, ont illustré vos armes et celles des autres nations; vous avez vu les barbares, ennemis du nom chrétien, expulsés par ces glorieux efforts du vaste territoire qui s'étend entre la Bithynie et la Syrie. Des villes fameuses, Smyrne, Ptolémaïs, Ascalon, Caïpha, Tibériade, se sont rendues aux alliés, et vous avez été appelés au partage des conquêtes comme de la gloire.

«Mais la vicissitude éternelle des choses humaines a bientôt amené des jours de deuil, après tant de prospérités; le vaillant Godefroy, le premier des Baudoin, Boëmond, Tancrède, et tant d'autres héros, ont succombé; leur mort a laissé la Syrie sans défense, et les chrétiens environnés de dangers tous les jours plus imminents. Dernièrement, le roi Baudoin a été fait prisonnier par les Sarrasins, et amené chargé de fers à Carrha. Le royaume de Jérusalem est en deuil; notre saint pontife vous presse, vous conjure, par ses lettres et par ses envoyés, de ne pas laisser périr la foi dans cette extrémité; vous devez employer pour elle cette puissance navale que Dieu vous a accordée; nous vous en supplions; nous vous exhortons avec instance à ne pas abandonner, dans un si grand péril, la cause de notre sainte religion.

«Vénitiens, il est glorieux pour vous d'être appelés à protéger par vos armes, à venger d'un ennemi qui la profane, cette terre où notre Sauveur, notre roi, prit naissance, qu'il éclaira par sa doctrine, qu'il illustra par ses miracles. Ce fut ce noble dessein qui précipita vers l'Asie tant de héros français et tant de princes de l'Europe, avec de puissantes armées. Ils ont eu le bonheur d'arracher la Judée tout entière aux enfants de Mahomet. Aujourd'hui les barbares, ayant réparé leurs pertes, dévastent cette contrée et veulent l'opprimer encore; ils veulent en bannir les chrétiens, pour souiller cette terre de crimes et de sacriléges. C'est à vous de prévenir cette désolation par la sagesse et la fermeté de vos mesures. C'est à vous, peuple chrétien, peuple religieux, et qui en faites gloire, de vous élancer les premiers contre une race impie, de l'attaquer avec vos flottes, et de secourir, autant qu'il est en vous, un prince ami et malheureux. Voyez quelle gloire immortelle, quelle splendeur en doit rejaillir sur votre nom; vous serez l'admiration de l'Europe et de l'Afrique.

«Eh! qui pourrait d'ailleurs aimer assez peu la patrie pour ne pas désirer de voir son empire s'étendre au-delà des mers? Et comment l'espérer cet empire? Serait-ce en restant dans le repos, en nous bornant à parcourir nos lagunes? Regardez ces Romains dont vous vous vantez d'être issus; ce ne fut pas dans la mollesse et les plaisirs qu'ils acquirent l'empire de l'univers; ce fut par la guerre, par des fatigues, par de durs travaux, qu'ils accrurent leurs forces et devinrent les maîtres du monde; c'est en détruisant les infidèles que nous pouvons nous promettre d'étendre dans l'Orient la gloire et la puissance du nom vénitien.

«Embrasés du saint zèle de la religion, touchés de voir le royaume de Jérusalem en péril, courez aux armes, contemplez les honneurs et le prix qui vous attendent, et que vos flottes, destinées à accroître votre puissance, triomphent de nos ennemis, et sauvent la république chrétienne.»

Armement pour la Syrie. 1123. Ce discours excita les plus vifs transports. On y répondit par des acclamations; tout le monde demanda à partir, et le doge se mit à la tête de l'armée. Une flotte, que quelques historiens portent jusqu'à deux cents vaisseaux[120], fut prête en peu de temps, et fit voile pour Jaffa. Ceci se passait en 1122; la flotte des Sarrasins croisait devant le port; les Vénitiens poussèrent des cris de joie en l'apercevant, les infidèles les reçurent avec courage. Bataille navale devant Jaffa. Les Sarrasins sont défaits. 1123. Le combat fut long et terrible; on en vint à l'abordage sur toute la ligne, la victoire la plus décisive fut le prix de l'habileté; l'armée des Sarrasins fut entièrement détruite[121]. XL. Siége de Tyr par les croisés. 1124. Fiers de ce succès, heureux prélude de la campagne, et qui avait eu pour témoins tant de braves chevaliers accourus sur le rivage, les Vénitiens entrèrent dans le port de Jaffa, et le doge se rendit à Jérusalem.

Les chefs, qui dirigeaient les affaires, depuis la captivité du roi, lui firent l'accueil que l'on doit à un allié triomphant. Il convenait de profiter de l'enthousiasme que ce premier succès avait inspiré pour tenter quelque entreprise considérable; mais les avis sur ce qu'il y avait à faire se trouvaient fort partagés. On n'avait point de plan de campagne arrêté. Par une suite de l'esprit religieux dont tous ces pieux croisés étaient animés, on décida de s'en remettre à la Providence, ne doutant pas qu'elle ne daignât tracer elle-même à ses guerriers la route qu'ils devaient tenir. Les noms de plusieurs villes furent écrits sur des billets, qui furent jetés dans une urne, cette urne placée sur l'autel; on célébra les saints mystères, et ensuite un enfant tira le billet qui devait désigner la place que l'armée irait assiéger.

Cette place fut la ville de Tyr; il n'en était pas de plus importante, ni de plus difficile à prendre. Elle appartenait en commun aux soudans d'Égypte et de Damas; elle avait dix-neuf milles de circuit, et une forte citadelle. Environnée de la mer presque entièrement, elle ne tenait à la terre que par cette digue fameuse, ouvrage d'Alexandre-le-Grand. Elle avait arrêté ce conquérant pendant sept mois, et rendu inutiles tous les efforts de Beaudoin Ier.

Traité entre les Vénitiens et leurs alliés. Avant de partir pour le siége, on signa un traité[122] par lequel il fut stipulé qu'outre le quartier de Ptolémaïs, que les Vénitiens possédaient déjà, on leur céderait en toute propriété, dans toutes les villes du royaume, une rue entière, avec un bain, un four, un marché et une église; que les marchandises qu'ils transporteraient en Asie seraient exemptes de tous droits; que les sujets de la république ne paieraient aucun impôt; qu'ils ne reconnaîtraient, dans leurs domaines, d'autre juridiction que celle de leurs magistrats, même quand ils auraient à plaider comme défendeurs contre la demande d'un sujet du roi; que seulement, quand un Vénitien actionnerait un sujet du roi, il serait obligé d'aller devant le juge royal; que, si l'on prenait les villes de Tyr et d'Ascalon, le tiers de ces villes et de leur territoire deviendrait la propriété de la république; qu'enfin elle fournirait pour la garde de la place de Tyr le tiers de la garnison qui serait jugée nécessaire, et que le roi lui paierait à cet effet un subside de trois cents besans d'or.