XXVII. Détresse de la flotte vénitienne; elle reçoit l'ordre d'aller assiéger Marano. Zéno, après avoir pris l'avis de ses principaux officiers, écrivit pour demander la permission de ramener la flotte à Venise. Pour toute réponse il reçut l'ordre d'aller faire le siége de Marano. C'était une place située dans les marais que forment les bouches du Tagliamento. Éloignée de la mer d'à-peu-près deux lieues, elle n'y communiquait que par un canal que le reflux laissait à sec. On voulait s'en emparer parce que c'était une position offensive contre les états du patriarche d'Aquilée. Impossibilité d'y réussir. Zéno n'hésita point à s'y présenter, mais il reconnut l'impossibilité de l'entreprise; et cette impossibilité était si évidente, que toute l'armée éclata en murmures contre un ordre qui supposait une connaissance si imparfaite des localités. Tout d'une voix on demanda à faire voile vers Venise sans en attendre l'autorisation. L'amiral, qui n'aurait pas cédé à la demande des équipages, se détermina d'après sa propre conviction, et aima mieux encourir l'indignation du sénat que mériter le reproche d'avoir laissé périr l'armée qui lui avait été confiée.

Zéno ramène la flotte devant Venise: on ne veut pas l'y recevoir. Vive altercation à ce sujet. Le gouvernement vénitien n'avait point accoutumé ses généraux à tant de témérité. Aussitôt que la flotte fut aperçue, deux sénateurs s'y rendirent pour défendre à Zéno d'entrer dans le port, sous peine de la vie.

«Ma vie est à la république, qui ordonnera de moi ce qu'elle voudra, répondit-il; je me dévouerai s'il le faut, j'encourrai sa disgrâce pour lui sauver son armée. Mais quoi donc? déjà aurait-on oublié nos derniers malheurs! À quoi furent-ils dus? au désastre de Pola. Et cette défaite? au peu de cas que l'on fit des conseils du malheureux Pisani. Une campagne d'hiver lui coûta les trois-quarts de ses équipages. Nous sommes au mois de décembre; nous tenons la mer depuis long-temps; les tempêtes ont fatigué la flotte; les équipages sont épuisés par les privations; ils ont été jusqu'à quinze jours de suite sans pain. Je sais qu'il est rare à Venise, mais n'est-il pas naturel que l'armée soit admise au partage de ce qu'on peut en avoir? Est-il juste, pour se débarrasser d'elle, de lui prescrire une entreprise mal combinée? Je suis convaincu que cette expédition vous coûtera votre flotte, et je demande avec instances qu'elle soit reçue dans le port.»

Trois jours se passèrent en délibérations et en messages. Le sénat, très-irrité contre l'amiral, le menaçait de toute sa sévérité; mais les murmures des matelots firent comprendre aux sénateurs, qui vinrent à diverses reprises sur la flotte, qu'il n'y avait pas sûreté à insister sur son éloignement. Le peuple se déclara pour les marins, et l'armée fut enfin autorisée à relâcher dans Venise.

Zéno et ses capitaines furent introduits dans le sénat pour y rendre compte de leur conduite, l'amiral s'exprima avec sagesse, avec modération même; mais un de ses officiers ne pouvant, comme lui, écouter en silence la dure réprimande qui leur était adressée, s'emporta contre le despotisme d'un gouvernement qui outrageait ses plus illustres défenseurs et qui s'obstinait à compromettre le salut de la patrie, pour ne pas révoquer des ordres donnés inconsidérément. Ce manque de respect excita toute l'indignation de l'assemblée. On fit sortir Zéno et tous les capitaines, et on se mit à délibérer sur leur punition. Presque toutes les voix se réunirent pour les faire d'abord jeter en prison; mais le peuple et les marins en tumulte entouraient le palais, annonçant par des cris la résolution de défendre un général qui leur était cher.

Zéno rentra dans la salle du sénat sans y être mandé; cette témérité était un nouveau crime; on le traita de rebelle. «Vous aviez, dit-il, une armée long-temps victorieuse, aujourd'hui épuisée de fatigues et de privations, et voilà que vous vous passionnez contre elle. Vous l'accusez à grands cris parce qu'elle a manifesté le sentiment de ses besoins, de ses droits peut-être. Qu'elle périsse, dites-vous, pourvu que l'autorité reste entière. En effet cette autorité sera tout autrement imposante aux yeux des sujets et de l'étranger, lorsque vous serez dénués de force. Ah! si quelque orgueil peut lui être permis, l'armée ose croire que son intérêt ne peut être séparé de celui de la patrie. Pour prix de tout le sang qu'elle a versé, elle ne vous demande que l'oubli de passions fatales; elle vous conjure de ne pas compromettre l'existence de l'état tout entier. S'il y a ici quelqu'un qui soit couvert de plus de cicatrices, qu'il se lève et se dise meilleur citoyen.»

En disant ces mots il sortit, malgré toutes les voix qui lui ordonnaient de rester, descendit sur la place, traversa les flots du peuple qui le saluait de ses acclamations, entra dans l'église Saint-Marc, y fit sa prière, et se retira dans sa maison.

Ordre de reprendre le siége de Marano. La faveur du peuple s'était déclarée trop hautement pour qu'il fût possible, ni de punir Zéno, ni de faire partir la flotte; le sénat délibéra pendant plusieurs jours. Enfin, pour concilier le maintien de ses ordres avec les circonstances, il fut arrêté qu'on reprendrait le projet d'attaque sur Marano; mais qu'au lieu d'y employer la flotte, on armerait des barques plus propres à faire les approches de cette place, et que Zéno donnerait une preuve de sa soumission en partant sur-le-champ pour diriger cette entreprise.

Il fit sur ce projet les représentations que pouvait lui suggérer son expérience; puis il partit avec cent cinquante barques, donna un assaut à Marano, fut grièvement blessé, continua ses attaques, se vit repoussé avec perte, ne regagna ses bateaux qu'avec beaucoup de peine et de dangers, et fut rappelé à Venise, pour être envoyé ensuite à la tête d'une flotte dans les mers de la Grèce, où il ne se passa rien d'important.

XXVIII. Négociations de paix. Les Génois avaient été réduits à rendre Chiozza; mais ils avaient encore une flotte considérable dans l'Adriatique. Sur la terre-ferme les affaires des alliés auraient dû être beaucoup plus avancées, puisque, depuis un an, la guerre dans les lagunes avait réclamé tous les efforts des Vénitiens; cependant Trévise, leur place principale, était serrée de près et en proie à la disette.