«Eh bien! la situation où je vous suppose est précisément la nôtre. J'ai fait faire le relevé des produits de notre commerce.

«Toutes les semaines il nous arrive de Milan dix-sept ou dix-huit mille ducats, ce qui fait par an900,000ducats.
«De Monza mille par semaine, et par an52,000
«De Côme deux mille par semaine, et par an104,000
«D'Alexandrie mille par semaine, et par an52,000
«De Tortone et de Novarre deux mille par semaine, et par an104,000
«De Pavie deux mille par semaine, et par an104,000
«De Crémone deux mille par semaine, et par an104,000
«De Bergame quinze cents par semaine, et par an78,000
«De Palerme deux mille par semaine, et par an104,000
«De Plaisance mille par semaine, et par an52,000
1,654,000

«Ce qui constate évidemment ce résultat, c'est l'aveu de tous les banquiers, qui déclarent que tous les ans le Milanais a seize cent mille ducats à nous solder. Trouvez-vous que ce soit là un assez beau jardin dont Venise jouit sans qu'il lui occasionne aucune dépense?

«Tortone et Novarre emploient par an six mille pièces de drap, qui, à quinze ducats la pièce, font90,000ducats.
«Pavie trois mille pièces45,000
«Milan, quatre mille pièces de drap fin, à trente ducats la pièce120,000
«Côme, douze mille pièces à quinze ducats180,000
«Monza, six mille pièces90,000
«Brescia, cinq mille pièces75,000
«Bergame, dix mille pièces à sept ducats70,000
«Crémone, quarante mille pièces de futaine, à quatre ducats et un quart la pièce170,000
«Parme, quatre mille pièces de drap à quinze ducats60,000
«En tout, quatre-vint-quatorze mille pièces et900,000
«Les droits d'entrée et de sortie, à un ducat seulement par pièce, nous produisent200,000ducats.

«Nous faisons avec la Lombardie un commerce dont on évalue la somme à 28,800,000 ducats. Trouvez-vous que Venise ait là un assez beau jardin?

«Viennent ensuite les chanvres[122] pour la somme de100,000ducats.
«Les Lombards achètent de vous tous les ans cinq mille milliers de coton, pour250,000
«Vingt mille quintaux de fil (ou peut-être de coton filé), à 15 et 20 ducats le cent30,000
«Quatre mille milliers de laine de Catalogne, à 60 ducats par mille[123]120,000
«Autant de France120,000
«Étoffes d'or et de soie, pour250,000
«Trois mille charges de poivre, à 100 ducats la charge300,000
«Quatre cents fardes de canelle, à 160 ducats la farde64,000
«Deux cents milliers de gingembre, à 40 ducats le millier8,000
«Des sucres taxés depuis deux et trois jusqu'à quinze ducats le cent, pour95,000
«Autres marchandises, pour coudre et broder30,000
«Quatre mille milliers de bois de teinture[124], à trente ducats le millier120,000
«Graines et Endachi[125]50,000
«Savons250,000
«Esclaves30,000
1,871,000

«Je ne compte pas le produit de la vente du sel[126]. Convenez qu'un tel commerce est une belle terre. Considérer combien de vaisseaux le mouvement de toutes ces marchandises entretient en activité, soit pour les porter en Lombardie, soit pour aller les chercher en Syrie, dans la Romanie, en Catalogue, en Flandres, en Chypre, en Sicile, sur tous les points du monde. Venise gagne deux et demi, trois pour cent sur le fret. Voyez combien de gens vivent de ce mouvement; courtiers, ouvriers, matelots, des milliers de familles, et enfin, les marchands, dont le bénéfice ne s'élève pas à moins de six cent mille ducats.

«Voilà ce que vous produit votre jardin. Êtes-vous d'avis de le détruire? vraiment non; mais il faut le défendre contre qui viendra l'attaquer.

«Nous n'avons qu'à prendre le parti que nous propose notre jeune procurateur, à déclarer la guerre au duc de Milan; ce sera comme si nous le forcions de payer des hommes armés de serpes pour venir dévaster notre jardin. De notre côté, il faudra que nous armions des gens pour nous défendre. Nos terres seront ravagées, nos villes seront incendiées, nos citoyens ruinés. Dieu sait ce que nous voudrions faire sur les terres du duc, mais peut-être trouvera-t-il le moyen de les défendre, et nous n'aurons obtenu que la dévastation des nôtres.

«Que vaudront alors nos marchandises, nos étoffes d'or et de soie? Personne ne les achètera. Or sachez que tous les ans Vérone vous demande deux cents pièces d'étoffes d'or, d'argent