Rome semble avoir usé ici—et dès le premier jour—de sa tactique habituelle: profiter des divisions existantes, en créer de nouvelles, apparaître au moment opportun comme l’arbitre des conflits, être celle que l’on implore et qui dicte ses conditions. Ne pouvait-on séparer la cause insulaire de la cause carthaginoise et, dès les premiers symptômes de mécontentement, se présenter comme les alliés nécessaires, comme les libérateurs?
Précisément la guerre des mercenaires suscitait à Carthage les plus graves embarras. Il fallait multiplier les levées d’hommes, faire rentrer les impôts avec rigueur. Les Romains crurent l’instant favorable et, en 238, Tib. Sempronius Gracchus occupait la Corse—et aussi la Sardaigne—au mépris du traité de 241. Mais les Corses n’admirent point les maîtres qui s’imposaient à eux. Les consuls Licinius Varus en 236, Sp. Corvilius en 234, établissent, «non sans peine», une tranquillité superficielle. Quand en 232 les Carthaginois reçoivent, par un ultimatum impérieux, l’ordre d’évacuer toutes les îles, «attendu qu’elles appartiennent aux Romains», les consuls M. Malleolus et M. Æmilius peuvent bien rapporter de Sicile un riche butin; mais, ayant abordé sur les côtes de Corse, ils sont assaillis et dépouillés par les habitants. L’année suivante, le consul C. Papirius Maso refoule les insulaires dans la montagne, mais il ne peut aller plus loin. Certes il est difficile de déterminer, en l’absence de documents contemporains et dans la brièveté des textes d’époque postérieure, quelle est la part des instigations carthaginoises dans la résistance des Corses à la domination romaine. Cette part est évidemment très grande; mais l’existence d’un sentiment proprement corse n’est pas douteux. Obscurément l’idée d’une nationalité indépendante apparaît chez ces peuples qui résultent déjà de tant de mélanges mais chez qui, en face des mêmes dangers, une âme commune est née.
La Corse fut soumise au régime provincial dès 227: c’est à cette date que le nombre des préteurs fut porté de deux à quatre pour gouverner d’une part la Sicile, et, d’autre part, la Sardaigne (d’où dépendait la Corse). Mais l’ordre ne règne pas. En vain le consul Cn. Servilius Geminus fait-il en 217 le tour de la Corse avec cent vingt vaisseaux, fortifiant les côtes et exigeant des otages; en vain place-t-on deux légions à la disposition des préteurs—parmi lesquels il faut citer M. Porcius Cato et l’annaliste Q. Fabius Pictor;—en vain les généraux vainqueurs exigent-ils des rançons (de miel et de cire) toujours plus rigoureuses,—les Corses demeurent en état de rébellion constante.
Au surplus ils n’opèrent point par bandes confuses et sans organisation. Ils perdent en 173, dans une seule action, 7.000 hommes et les Romains leur font plus de 1.700 prisonniers. Etourdis plutôt que domptés par cette défaite, les Corses se réorganisent, préparent un soulèvement général contre lequel Rome doit envoyer en 164 l’armée consulaire de Juventius Thalna. Mais cette fois la pacification est proche: le Sénat décrète des actions de grâces aux dieux en l’honneur de Juventius et, après la démonstration militaire faite par P. Scipio Nasica (163), les Corses, épuisés ou résignés, acceptent leur destin.
On comprend facilement leur peu d’enthousiasme pour le régime qui leur avait été imposé en 227: l’administration romaine fut dure pour la Corse, comme pour les autres provinces, sous la République. Par habileté, plutôt que par bienveillance, quelques gouverneurs prirent pourtant leur rôle au sérieux, s’efforcèrent de ménager les esprits, d’apparaître en pacificateurs et non pas en conquérants. Avant même la réduction en province, Papirius Maso, comprenant la nécessité de se concilier les divinités locales, avait fait le vœu d’élever un temple à une fontaine, source de vie qu’on vénérait à la lisière de la plaine et de la montagne; le Romain ne venait pas en destructeur des usages consacrés et des superstitions populaires. Il pouvait changer un régime politique, mais il ne pouvait modifier les formes rituelles: le cœur de l’homme a éternellement peur des lacs solitaires dans les châtaigneraies et il continue d’adorer les déesses des ruisseaux.
Les mauvais administrateurs étaient beaucoup plus nombreux, même parmi les questeurs, qui pourtant avaient mission de représenter la légalité et la probité. Tout un monde d’étrangers, plus avides encore qu’ambitieux, traitèrent la Corse en pays conquis: ils l’exploitèrent, mais pour leur compte, pillant les temples, ruinant les riches, spéculant sur les biens des villes, multipliant les impôts. Toutes les provinces ayant alors leur Verrès, il était naturel que la Sardaigne (et par conséquent la Corse) eût aussi les siens. Parmi ces hommes qui, suivant la pittoresque expression de C. Gracchus rapportée par Aulu-Gelle, reviennent de province avec «des ceintures pleines d’argent et des amphores pleines de vin», nul ne paraît avoir été plus rapace que M. Æmilius Scaurus, propréteur de la Sardaigne en 57. Pour payer les dettes nombreuses contractées pendant son édilité, il avait pressuré Sardes et Corses et refait sa fortune à leurs dépens. Ses accusateurs obtinrent un délai de quinze jours pour faire une enquête en Corse. Mais Scaurus était beau-fils de Sylla et il avait Cicéron pour défenseur: il fut scandaleusement acquitté. Si la République romaine avait vécu, la Corse n’aurait peut-être jamais atteint le degré de prospérité auquel elle arrivera sous l’Empire; en tout cas, Rome n’y serait jamais devenue respectée et populaire.
Opprimée par ses préteurs, la Corse se trouvait en outre dépouillée de tout ce qu’elle avait possédé jusque-là. Le sol provincial, devenu ager publicus, était distribué à des colons et redevenait ainsi propriété particulière en faveur des citoyens romains. Ce fut précisément ce qui arriva quand Marius fonda à l’embouchure du Golo la colonie de Mariana sur l’emplacement de l’ancienne Nicée et quand Sylla, quelques années plus tard, fit passer à Aleria un certain nombre de vétérans et de citoyens romains.
Du moins les Corses sont-ils assurés de trouver en leurs maîtres des protecteurs efficaces contre les incursions des pirates? Non pas, car pendant les guerres civiles qui ensanglantent Rome au dernier siècle de la République, les pirates de Cilicie sont devenus les maîtres de la mer. Mille vaisseaux, 400 villes, des chantiers établis dans un grand nombre de ports semblent leur assurer l’impunité. Ils pillent la Corse et insultent même aux côtes romaines; mais l’excès de leur audace détermine les Romains à organiser l’expédition que Pompée dirige triomphalement à travers la Méditerranée (67).
Six ans après cette guerre, la province de Sardaigne avait pour préteur M. Attius Balbus, dont le nom serait resté inconnu, s’il n’eût été l’aïeul maternel d’Auguste. Les Sardes frappèrent une médaille en son honneur; mais leur reconnaissance eût été moins suspecte s’ils n’avaient pas attendu, pour la frapper, que son petit-fils fût empereur. Au vrai, la Corse n’était pas heureuse et lorsque Octavien reçut, au pacte de 43, la Corse en partage, il ne put la posséder en paix. Le fils du grand Pompée, Sextus, à qui une flotte puissante assurait la domination de la mer, rêvait de reconstituer un empire maritime à son profit en s’appuyant sur les îles, Corse, Sardaigne et Sicile. Un moment même, cette tentative séparatiste parut près de réussir: Octavien et Antoine durent par l’accord de Misène (39) laisser à Sextus la possession de la Sardaigne et de la Corse. Menodorus, lieutenant de Sextus, s’installa en Corse avec plusieurs légions et utilisa les bois de l’île pour augmenter sa flotte. Mais Menodorus trahit et la Corse reçut sans résistance les soldats d’Octavien, devenu bientôt Auguste: la paix romaine put s’étendre sur elle.
On admet en général que la Corse dépendait administrativement de la Sardaigne au début de l’Empire jusqu’au règne de Vespasien: alors seulement elle aurait formé une province séparée, gouvernée par un procurator et, après Dioclétien, par un praeses. Mais il semble bien qu’il faille adopter la thèse d’Hirschfeld et faire remonter cette séparation à l’année 6 de notre ère. A cette date la Sardaigne fut pour la première fois enlevée au Sénat et organisée en province procuratorienne: on a peine à croire qu’Auguste ait confié simultanément l’administration des deux îles à un seul et même procurateur, simple personnage de rang équestre. Notons d’ailleurs qu’une inscription de Narbonnaise, qui date des débuts de l’Empire, nous parle d’un praefectus Corsicae, appelé L. Vibrius Punicus,—le