Ce n’était cependant pas chose aisée, car nous verrons qu’en Corse, le droit héréditaire à l’autorité est presque toujours contesté. Le fief passe péniblement à ses héritiers naturels; l’autorité suprême ne se transmet jamais. Aucune constitution n’assure au chef du jour une prépondérance certaine pour sa race. Tous les Corses aspirent au pouvoir, et les plus forts l’arrachent tour à tour au caprice de l’opinion populaire qu’actionne tout un rouage de volontés unies par des intérêts trop immédiats pour être stables. Ces rouages constituent le clan dont l’organisation ne permit pas au système féodal de s’imposer dans toute sa rudesse germanique. Ainsi que les cités italiennes, et plus encore qu’elles, la Corse paraît avoir toujours eu dans ses rangs inférieurs des hommes libres en quantité suffisante pour composer une tierce classe peu différente des deux autres auxquelles elle est souvent unie par les liens du sang. Dans un pays où la femme est tenue dans un état constant d’infériorité, l’amie (comme on dit alors) presque toujours accueillie, du moins supportée par la femme légitime, ne souffre pas plus de sa maternité irrégulière que son fils n’aura à rougir de sa bâtardise. Les parentés s’étendent donc très loin, et ni les richesses, ni l’éducation n’opposant de barrière au mélange des classes, tous les hommes peuvent se croire égaux. Aucune hiérarchie, aucun ordre social ne faisant de la féodalité un corps constitué, la Corse échappe aux progrès inhérents à toute organisation même défectueuse, et nourrit uniquement le sentiment de l’indépendance individuelle. C’est pourquoi les clans corses n’ont jamais pu concevoir les unions patientes et fertiles qui, à Gênes, donnèrent naissance aux alberghi. Dans l’albergo, l’intérêt général ignore les soifs individuelles de ses membres, alors que la famille corse ne vise qu’à satisfaire des ambitions. C’est la plus violente et la plus appuyée par le chiffre de ses partisans qui triomphera: les alliances ont pour principal objet d’en augmenter le nombre. Une femme qui compte vingt frères ou cousins germains est un beau parti, même pour un Cinarchese.

Lisons les chroniques, nous y verrons que le vassal, à la fois soldat et pasteur, ignore la glèbe, car le seigneur est rarement assez puissant pour l’y maintenir. Dès qu’il se sent opprimé, il se révolte, s’il ne peut espérer se faire seigneur lui-même. Il sait qu’un homme robuste et sachant manier le fer trouvera toujours bon accueil; les inimitiés des chefs lui procureront un appui et un soutien. Le pouvoir natif du feudataire est très limité: trop de frères, trop de bâtards surtout, partagent son patrimoine et ses ambitions. Le vassal, ne l’oublions pas, est souvent apparenté au seigneur, il vit de la même existence que lui et, comme lui, porte des armes offensives et défensives; il trouvera toujours asile dans les villages libres qu’administrent leurs consuls ou leurs gonfaloniers. La seule loi est la force qui se manifeste surtout par le nombre des clients accourus volontairement ou attachés au chef par les liens du sang. Encore cette loi n’est-elle pas absolue: la nature du pays, hérissé de montagnes, couvert de maquis, protège l’isolé contre la masse, refrène et limite l’autorité, encourage les rébellions et maintient la Corse dans un état d’anarchie plus désastreux pour son progrès que les pires tyrannies.

La tradition insulaire conserva, du gouvernement des Pisans, le meilleur souvenir: «Leurs juges, dit Giovanni della Grossa, savaient se concilier l’affection des grands, de la classe moyenne et du peuple, parce qu’ils maintenaient seigneurs, gentilshommes, gens du peuple et autres dans le rang qui leur convenait. Cette paix et cette union profonde firent oublier les malheurs des temps passés; on bâtit ces belles églises qui sont aujourd’hui les plus anciennes, des ponts superbes et beaucoup d’autres édifices d’une architecture remarquable et d’un art singulier dont quelques-uns subsistent encore aujourd’hui.»

Il est certain que le gouvernement ecclésiastique des Pisans ne pouvait qu’adoucir la condition des classes populaires et surtout des serfs de corps—s’il en subsistait. Dans tous les pays d’Occident, aux temps les plus durs de la féodalité, le fait de devenir le serf d’un évêque ou d’une grande abbaye était considéré comme une grande amélioration de sort. Mais les abus ne tardèrent pas à paraître. La féodalité ecclésiastique s’implanta dans les mœurs et emprunta à l’autre jusqu’à ses caractères de transmission héréditaire. Les bénéfices passent du père au fils. En Corse, un prêtre commence presque toujours la fortune d’une famille. C’est, d’après les chroniques, le cas des Cortinchi, ce sera au XVᵉ siècle celui de la puissante maison d’Omessa dont les chefs, prélats batailleurs, partageront les bénéfices entre leurs fils naturels. Un prêtre violent, Abram de Belgodere, à la même époque, relèvera en Corse la famille abaissée des marquis et contraindra les moines de Portovenere à restituer une part des biens abandonnés par la faiblesse des Obertenghi dont il revendique l’héritage pour le laisser à ses bâtards. On pourrait multiplier les exemples; il va de soi que c’est par une aristocratie religieuse que le pape voulait faire diriger la Corse, aristocratie de vertu, de discipline et surtout de soumission à l’Église; or, l’abbaye qui fut la plus favorisée en Corse, qui y recueillit le plus de bénéfices, «était, au dire de Grégoire IX (1231), complètement dépravée et souillée de tous les vices des moines».

Bonifacio et les seigneurs de Cinarca. Giudice de Cinarca.—Maîtres de Bonifacio, les Génois tentèrent de s’attacher, par des moyens conciliants les plus puissants d’entre les féodaux. Ce fut ainsi que les seigneurs de Cinarca et les Biancolacci furent amenés à signer des traités d’alliance avec les Bonifaciens. Soit mauvaise foi de la part des contractants, soit désobéissance du fait de leurs vassaux, ces pactes furent fréquemment rompus. La plus ancienne de ces conventions est de 1222. Le 5 septembre, Opizzo de Cinarca, chevalier, et Guglielmo Biancolaccio se font admettre ensemble au nombre des citoyens de Bonifacio. Ils s’engagent à aider ladite commune contre ses ennemis, et à se tenir à la disposition du podestat et des consuls de Gênes, sans toutefois que cet engagement puisse porter en quoi que ce soit préjudice à leurs droits. Nous sommes déjà dans la seconde phase de l’histoire des communes. Il n’y a pas un siècle qu’elles se faisaient confirmer leurs privilèges par les seigneurs; maintenant elles se les attachent par les liens d’une bourgeoisie honoraire, sans toutefois attaquer encore leur autorité: ces actes sont des accords de puissance à puissance; dans peu, nous verrons en Corse, comme en Ligurie, les seigneurs reconnaître la suzeraineté de la commune.

Par la suite, les relations des Génois et des Corses sont souvent tendues. A ces derniers, les habitants de Bonifacio reprochent de se livrer à de fréquentes excursions sur les territoires qu’ils cultivent, d’y faire la maraude, de piller leurs bestiaux, et d’incendier les habitations de leurs alliés. Des traités de paix interviennent, mais ils sont violés généralement par les Corses ou par les Génois l’année même de leur adoption.

Mais la division régnait entre différentes branches des Cinarchesi et des Biancolacci. Guglielmo de Cinarca fut assassiné par ses propres neveux qui s’emparèrent de ses biens au détriment de ses héritiers légitimes. Ceux-ci étant en bas âge, la vendetta fut tardive; elle n’en fut pas moins énergique, les meurtriers à leur tour trouvèrent la mort sous les coups de Sinucello, fils de Guglielmo, qui en sacrifiant ses cousins aux mânes de son père, s’imposa comme le seul seigneur du territoire cinarchese en attendant qu’il se rendît maître de la Corse tout entière. Sous le nom de Giudice (Juge) qu’il adopta, Sinucello fut le premier Corse dont les gestes imposèrent le souvenir à la postérité. «Ce fut, dit avec raison Ceccaldi, l’un des hommes les

La Corse. Figure allégorique du Vatican (1585). Carte de la Corse au XVIᵉ siècle (auteur anonyme). (Bibl. Nat. de Paris.) Pl. IV. Corse.