Il y avait deux jours que nous étions à Lyon. Maman était allée chez son maître, qui l'avait très-bien reçue; mais elle n'avait pas osé lui dire qu'elle avait une fille. J'étais donc destinée à rester enfermée toute la journée.
La perspective d'être seule pendant des jours entiers me semblait affreuse. Je commençais à regretter mon beau-père et les coups qu'il me donnait. Si notre propriétaire avait eu l'air un peu plus gracieux, je me serais insinuée chez elle; mais elle avait la figure gaie comme une porte de prison, et elle n'aimait au monde qu'un gros chat gris.
Ma mère voyait ma peine, et, pour me consoler, elle me faisait mille promesses, pour le dimanche. Tout cela ne servait qu'à faire couler mes larmes de plus belle. Ma mère se mettait alors à pleurer de son côté. C'était sa force contre moi. Je devins raisonnable: je promis d'être bien sage et d'ourler des mouchoirs. Il fallait que je fusse bien attendrie pour faire cette promesse, car j'avais horreur des travaux à l'aiguille.
Nous étions au vendredi. Ma mère ne devait entrer en fonctions que le lundi. Nous allâmes nous promener aux Brotteaux. Nous avions emporté notre déjeuner; nous étions assises à l'ombre d'un beau marronnier, et nous allions nous mettre à manger, quand je sentis quelque chose de froid et d'humide s'approcher de mon cou. J'eus tellement peur que je n'osai pas me retourner. Je regardai maman, qui se mit à rire si fort, que je me décidai à tourner la tête, et je vis un gros chien barbet, couleur marron et blanc. C'est, du moins, ce que nous reconnûmes depuis, car, ce jour-là, il était si crotté, qu'il était impossible de rien distinguer, à l'exception de ses yeux gris-clair, de son nez noir, de ses dents blanches et de sa gueule rose. C'était un pauvre honteux. Il s'était approché de nous, au moment où j'allais porter à ma bouche la tartine que j'avais à la main. Je lui donnai mon pain. En quatre ou cinq coups de dents, il eut bientôt mangé plus que ma mère et moi.
Le repas achevé, nous fîmes une partie de course. Au bout d'une heure, nous étions si bien ensemble qu'il ne voulait plus me quitter, et que je le trouvais superbe. Nous revînmes à la maison; il me suivit jusqu'à la porte. J'avais bien envie de demander à maman la permission de le garder; mais un gros chien mange beaucoup, et nous avions bien juste pour nous.
Le moment suprême était arrivé: maman avait la main sur le marteau de la porte. Je pris mon courage à deux mains:
—Ma petite mère, voilà que nous rentrons, mais le pauvre chien est bien loin pour retrouver sa maison; si tu voulais, je le garderais jusqu'à dimanche; je ne m'ennuierais pas, et nous le reconduirions où nous l'avons trouvé.
—Tu es folle, ma fille; tu veux nous faire renvoyer. Ne te rappelles-tu pas que la propriétaire a hésité à me louer, parce que j'avais un enfant. Si maintenant je lui amène un chien, elle va faire de beaux cris.
Je sentais la justesse de ces raisons. Je ne pouvais pas promettre de cacher mon ami; il était de la taille d'un gros caniche. La porte s'ouvrit: mon barbet entra avec moi. Je lui disais bien: Va-t'en, va-t'en; mais il remuait la queue et ne bougeait pas. Je roulais dans mes yeux de grosses larmes, prêtes à tomber. Maman n'y tint pas; elle me prit la main, et baptisant mon chien en signe d'adoption: