Pourtant, Adolphe m'avait dit que Louisa Aumont valsait bien. Je voulais essayer. On vint m'inviter pour un quadrille... j'allais refuser quand un jeune homme de Versailles vint me dire bonsoir. J'acceptai. Je priai Marie de me faire vis-à-vis. J'espérais qu'il demanderait ce que je faisais, et je me donnais un mal!... Mon danseur était galant! je lui faisais mille coquetteries!... Il voulut me faire valser... j'acceptai encore, et comme il avait beaucoup de patience... j'appris le même soir la valse et la danse. Je demandai à mon danseur la permission de me reposer.
Je fis le tour du bal m'arrêtant un peu à chaque cercle qui entourait les bons danseurs. Un de ces cercles était plus garni de curieux que les autres. Je cherchai à me faire une place; mais personne ne bougea.
J'entendis rire, dire bravo! mais je ne vis rien. J'attendis la fin pour voir ceux qui avaient eu tant de succès. Le rond s'ouvrit et tout le monde se pressa sur les pas d'une femme, en riant, en parlant. Je n'entendis qu'un bruit confus et des compliments ou des moqueries. Cette femme regardait à droite, à gauche. Elle pouvait avoir cinq pieds; sa taille était courte; sa poitrine bombée, ses épaules un peu hautes... Elle portait fièrement la tête, ses cheveux étaient d'un beau noir, ses raies blanches bien plantées. Elle se coiffait avec des bandeaux plats, une natte ronde, derrière la tête; au-dessous de cette natte, tombaient des cheveux frisés, qui lui cachaient le cou, quoiqu'ils ne fussent pas très-longs. Son front était bas, ses sourcils bien arqués se joignaient au milieu, ce qui lui donnait l'air dur; ajoutez à cela de grands yeux noirs qui paraissaient regarder sans voir, un nez un peu à la Roxelane, la lèvre dédaigneuse.
Elle était plutôt jolie que laide; pourtant on la trouvait généralement peu agréable. Mon premier mouvement fut de la trouver laide. Je ne comprenais pas pourquoi on l'entourait ainsi.
Elle allait du côté du café, je la suivis pour me trouver au premier rang quand elle danserait. Elle paraissait haletante; elle toussa, mit la main sur sa poitrine, puis avala deux verres d'eau glacée, comme pour éteindre le feu qu'elle serrait sous ses doigts. Elle respira bruyamment et se leva.
Un petit monsieur venait de lui faire signe. Il était gentil, mais très-drôle; il avait une assez jolie figure, surtout des yeux intelligents. Ses jambes étaient toutes petites, sa taille longue, son gilet aurait pu lui servir de tablier. Il fit aller un bras comme une aile de moulin, mit son chapeau de côté, leva son pied à la hauteur du nez de sa danseuse, la salua jusqu'à terre, en faisant le gros dos. Après toutes ces singeries, il la prit par la taille, et la première figure commença.
Il était léger comme un oiseau; toutes ces gambades, qui étaient ridicules, faites par les autres, étaient gracieuses, faites par lui. J'avais bien fait de les suivre: il y avait encore plus de monde que la première fois.
A la seconde figure, sa danseuse regarda le chef d'orchestre, et en même temps que le coup d'archet elle s'élança la tête baissée, les bras en arrière, puis au bout du cercle elle se redressa, cambra ses reins, fit presque toucher ses coudes, leva la tête et revint en avant. Elle faisait toutes ces contorsions avec le plus grand sérieux du monde...
—Bravo! bravo! disaient les spectateurs.
Elle avait une robe de laine noire qui sentait la misère; elle n'avait peut-être pas mangé de la journée, car elle était bien pâle.