J'entendais bien tout ce qu'il me disait, il avait raison; pourtant, je ne pouvais me secouer sous cette douleur, plus forte que tout ce que j'avais pu imaginer. Il me serra la main plus fort... Je revins un peu à moi, et je me mis à rire comme doivent rire les fous quand ils souffrent ou qu'ils sont bien malheureux!—Allons, me dit Richard, vous avez fait beaucoup pour moi aujourd'hui; nous sommes quittes... Venez, je vais vous reconduire chez vous.
Je me levai, mes genoux fléchirent; je m'appuyai sur son bras. Je regardai Robert; ses yeux se rencontrèrent avec ceux de Richard. Je me sentis frissonner comme si les lames de deux épées froides et aiguës m'eussent traversé le cœur.
Je me laissai reconduire comme un enfant; j'étais engourdie, sans savoir d'où venait ce mal qui me rendait folle.
Arrivée à ma porte, Richard me dit:—Adieu, Céleste, je vous remercie encore; je vous laisse, votre douleur a besoin de solitude... Je suis attendu par des amis à la Maison-d'Or; je vous aurais offert de vous y emmener, mais le repos vous est nécessaire. Et il me quitta.
Seule, ma fièvre reprit toute sa force!... Je pris la dernière lettre de Robert: il m'aimait toujours, puisqu'il m'écrivait: «Je finirai entre une bouteille de vin, qui tient ce qu'elle promet: l'ivresse; et un pistolet, qui donne l'oubli.» Mais cette femme, pourquoi l'a-t-il?... pour se sauver de ce qu'il appelle le ridicule; il ne l'aime pas.... Il refusait de se marier parce qu'il n'avait pas le courage de dire à une autre: Je t'aime! Oh! demain, je le verrai!
Je me couchai, espérant trouver dans le sommeil un peu de calme; mais ce fut en vain... mon cœur saignait de tous les côtés; le sang me montait au cerveau; le délire me prit plus fort!... Je me levai, m'habillai, comme si une voix m'appelait au dehors.
—Louise, dis-je à ma femme de chambre, venez avec moi, ne me quittez pas, quoi qu'il arrive! ma raison s'en va... courons après, ou je suis perdue. Et, prenant la lettre de Robert qui m'indiquait sa nouvelle adresse, je pris ma course par les boulevards. Arrivée rue Joubert, je m'arrêtai, effrayée de ce que j'allais faire! J'eus envie de retourner sur mes pas, ma raison n'obéissait plus, et je sonnai à la porte cochère. Il était près d'une heure du matin. On m'ouvrit, et je montai sans rien demander et laissant Louise sous la porte.
Arrivée au premier, je sonnai à faire trembler la maison; on ne me répondit pas. Ce fut une joie et une peine. Il n'y avait personne, ou bien on ne voulait pas me répondre. Tant mieux... qu'aurais-je dit? J'allais redescendre, ce qui était raisonnable; mais la folie ne raisonne pas, et, saisissant le cordon, je fis dix fois plus de tapage.
J'entendis une porte s'ouvrir, puis marcher, et une voix, celle de Robert, demander: Qui est là?
Ma langue se glaça... Je m'appuyai au mur, car j'allais tomber!...