—Ah! dit le no 3, j'étais avec un personnage qui faisait tant de mystère, qu'il me fatiguait. Je finis par savoir qu'il était marié, mais que sa femme n'était pas à Paris; je lui dis que je voulais aller à un grand bal, que je voulais avoir des boutons en diamant. Il cria misère, mais je lui annonçai que j'en voulais ou que je ne le reverrais jamais.—Eh bien, me dit-il, je ne puis en acheter, mais puisque c'est pour un bal, je vais t'en prêter. Il m'apporta des dormeuses magnifiques, qui étaient à sa femme. Je fus chez mon bijoutier, je fis enlever les diamants et mettre du strass en place. Je les lui rendis; il n'y prit pas garde. Au bout de quelques jours, sa femme revint à Paris. Je lui demandai de nouveau s'il voulait m'acheter des boucles d'oreilles; il refusa. Alors, je lui fis une scène affreuse.
—Ah! votre femme a des diamants et vous ne voulez pas m'en donner, eh! bien, je suis contente de ce que j'ai fait; c'était pour rire, mais je les garde; j'ai les diamants et elle aura du strass.
Il fit un saut en arrière, gronda, pria, menaça, et parut furieux.
—Tu n'as pas eu peur, lui dit le numéro 2.
—Non, je savais bien qu'il n'oserait rien faire, dans la crainte du scandale.
—C'est bien joué, dirent les autres, tu es d'une jolie force à présent.
Il était minuit, je partis avec le numéro 6, qui me dit en descendant:
—Je ne veux plus voir personne, j'aime mieux vivre seule; elles sont trop méchantes, une bonne fille comme moi est perdue au milieu d'elles. Pour moi, sous l'influence d'une exaltation momentanée, je les considérais toutes comme de grands hommes.
Rentrée chez moi, je m'endormis, étourdie de tout ce que j'avais entendu. Les mauvaises pensées poussent dans l'esprit, comme les mauvaises herbes dans un champ de blé. Si on ne les arrache pas, elles envahissent et tuent la récolte, comme les qualités du cœur. On peut toujours faire un pas de plus dans la voie du mal. Mon âme était trop mal cultivée pour que les mauvais conseils n'y germassent pas bien vite. Ma tête travaillait, je voulais aussi avoir une histoire à raconter, la première fois que je me retrouverais avec ces dames. Oh! me dis-je, mais j'ai aussi fait mes preuves; Deligny est en Afrique, Richard en Californie, Robert se perd. On a souvent vu, j'ai vu moi-même des misérables attachés au pilori, exposés en place publique, rire et être contents de leurs infamies, parce qu'on parlait d'eux. D'autres, exposés près d'eux, pleuraient et cherchaient à cacher leur figure; ils avaient commis le même crime, puisqu'ils subissaient la même peine. Les uns faisaient horreur, les autres pitié. Si j'avais regardé ma vie et mon caractère passés, j'aurais vu que dans ce temps-là j'appartenais au vice honteux, mais pardonnable, car il ne faisait tort qu'à moi. C'était la corruption sans masque; on la voyait, et ses complices de quelques heures ne craignaient rien pour leur avenir. Mon nouveau genre de vie était moins méprisé par le monde. C'est une injustice. Ce qui porte le nom de femme entretenue est la sangsue du cœur, l'usurière de l'âme.
Les hommes, qui ont créé cette milice de l'enfer, sont fiers de leur ouvrage et mettent ces démons sur un piédestal. A pied, on ne les verrait pas, ils leur donnent de magnifiques équipages pour qu'elles dominent, en passant dans les promenades, leurs mères, leurs sœurs; quelques-unes, encouragées par ces faiblesses, jettent en en passant un défi aux honnêtes femmes. Ces créatures sont ignobles, leurs créateurs sont infâmes; ils ont perdu ces âmes sans retour, mais la peine du talion les attend. Ces appartements, qu'ils ont faits si beaux, c'est la tombe de leur fortune; ils y laissent tout, jeunesse, avenir, honneur. A un moment voulu, les rideaux de dentelle de soie se changent en linceul, les roses en soucis, les parfums en poison. Alors, le malheureux qui s'est aventuré dans cet abîme gémit; sa maîtresse lui apparaît, c'est un automate; Dieu lui a repris la vie qu'il lui avait donnée en la créant. Le diable lui a donné la parole, le mouvement, elle ne pense plus. C'est lui qui agit en elle, et elle dit à l'amant qui pleure: