»CÉLESTE.»

C'est lorsqu'on est malheureux qu'on voit les gens qui vous aiment; je cherchais un refuge contre mon désespoir. J'allai chez Page, qui me conta ses peines. Nous pleurions ensemble, car la douleur était aussi chez elle. Elle venait de perdre sa petite Marie. Je ne rentrais chez moi qu'à regret: ma première apparition dans ce logement avait commencé par une scène qui avait failli me coûter la vie; je sentais qu'il continuerait à me porter malheur.

Pour m'aider à la résignation, voici ce que Robert me répondit:

»Je vous avais priée de ne jamais m'écrire. Vos lettres me font mal, et je souffre assez sans que vous vous acharniez après les débris de mon existence.

»Toutes vos paroles ont été mensonges. La place de votre cœur a été, comme celle de votre boudoir, partagée avec le plus offrant... Je ne rougis pas de mon dévouement pour vous. Je ne regrette rien. Vous n'aviez qu'une chose à me donner en échange de mon amour, c'était votre personne. Vous l'avez vendue, aux uns pour de l'argent, aux autres pour du plaisir. Moi, je vous donnais mon existence, vous l'avez salie. Vous voudriez voir où a pu me conduire une ruine physique et morale, conduite avec dessein, acharnement, préméditation, comme vous l'avez fait; vous l'aviez annoncé à tout le monde, vous avez tenu parole. Soyez bien heureuse de votre triomphe. Je ne me mettrai plus sur les rangs pour disputer un amour que je n'ai plus le moyen de payer. Je pars le 10 pour Alger; votre argent vous sera remis. Ne pensez pas plus à moi qu'à Dieu, c'est un blasphème. Le mensonge doit s'arrêter là.

»ROBERT.»

En lisant cette lettre, je payai en une heure de souffrance tout ce qu'il avait pu faire pour moi. Nous étions quittes, et, à mon tour, je songeai plus à me venger qu'à me justifier.

»Je me révolte à la fin, et je suis fatiguée de recevoir des mauvais traitements que je ne mérite pas. Lorsque je vous ai connu, et que vous m'avez emmenée à la campagne, chez vous, j'avais quelques dettes; peu de chose m'aurait suffi; vous auriez pu me le donner en vous gênant un peu. Pourtant, vous m'avez laissée venir et chercher près d'un autre ce dont j'avais besoin. J'ai joué, et après avoir payé mes dettes les plus pressées, acheté quelques robes, nous avons remporté, à la révolution, un peu d'argent qui me restait. Aujourd'hui, vous me traitez comme la dernière créature du monde; et quand même j'aurais voulu, plus tard, éviter la misère pour l'avenir, serais-je plus coupable qu'il y a cinq ans? Je vous renvoie votre lettre qui me soulève le cœur. Je ne puis supporter une correspondance qui me désespère. Je suis lasse de pleurer. Jamais une bonne parole. Adieu... Regardez votre passé, et vous verrez s'il est juste de m'accabler ainsi. Avant de me connaître, vous aviez déjà fait de grands pas dans la voie de la prodigalité, est-il juste de me rendre responsable de tous vos malheurs? Adieu, je tâcherai que vous n'entendiez plus parler de moi, mais je ne vous oublierai jamais.

»CÉLESTE.»

FIN DU TROISIÈME VOLUME