—Non, presque rien, heureusement.
Je laissai mon nom, et je partis, non rassurée, mais moins inquiète, et reportant toutes mes pensées à Robert.
Il m'attendait chez moi. Il poussa un cri de joie en me voyant. Son inquiétude me fit du bien. Il me regardait et semblait heureux de me revoir. Robert, c'était ma famille, à moi! Je n'avais que lui au monde, que m'importait le reste! Quand il était près de moi, je n'avais plus rien à demander au ciel. Il s'était défendu de cet amour; les convenances lui faisaient un devoir de me quitter; la république donnait bien autre chose à penser à la société. Robert se sentit moins gêné, et se donna à son goût pour moi sans réserve. On chantait d'une façon fatigante ces deux chansons: Mourir pour la patrie, et Les peuples sont pour nous des frères. (A cette phrase, on se mettait le poing, à celle-ci on se mettait la main sur le cœur) Et les tyrans des ennemis! Je ne sais pas si Robert avait une opinion politique; c'est probable, mais comme il avait infiniment d'esprit, il n'en parlait jamais, à moi surtout. Il disait que les femmes qui s'occupaient de cela devraient être fouettées. C'était mon avis, nous étions d'accord sur ce point: seulement, quand il venait un chanteur dans notre cour, il l'assommait de pièces de deux sous pour qu'il se sauvât. Je l'appelais mauvais frère, mauvais citoyen; cela nous faisait rire. C'était bien innocent.
Robert attendait de l'argent pour repartir; je lui offris ce qui me restait de ce que j'avais gagné. Il refusa et attendit plusieurs jours. Paris était en deuil. Beaucoup de monde avait péri, la confiance était loin de reprendre.
Robert était allé chez son homme d'affaires; il rentra triste et me dit:
—Pas encore d'argent! Il faudra pourtant que je parte; j'ai besoin chez moi. Écoute, Céleste, je t'aime beaucoup, mais je ne suis pas assez riche pour te garder avec ces charges. Si tu veux, mon château est démeublé, emporte ton mobilier, tu n'auras pas de loyer à payer; nous vivrons heureux chez moi; je vais faire des réformes; si, un jour, nous nous séparons, et que je me marie, je te payerai ce que j'aurai à toi.
Ce jour fut un des plus beaux de ma vie.
Aller chez le propriétaire, lui dire que je déménageais et qu'il tâchât de louer mon appartement pour mon compte; aller à la poste aux chevaux, faire mes paquets, tout cela fut l'affaire de quelques heures.
Mon mobilier était considérable; on ne pouvait tout emporter sans faire des frais énormes. Je demandai à Robert si je ne ferais pas bien de louer un petit logement pour mettre le mobilier d'une des chambres à coucher, ce qui nous ferait un pied-à-terre à Paris, en cas de besoin. Il approuva cette idée. Je me mis en route et je trouvai le lendemain, rue de Londres, 42, un petit appartement de six cents francs, vacant. Il y avait une chambre à coucher, un salon sur le devant, une petite salle à manger, une cuisine sur le derrière. Je l'arrêtai le même jour. J'y fis porter le mobilier d'une chambre perse; je mis dans le salon les meubles en chêne de ma salle à manger.
Tout était prêt pour notre départ. Je forçai Robert à prendre cinq cents francs en or qui me restaient. Alors c'était presque une fortune. Il m'apporta le même jour un bijou qui valait plus de trois mille francs. Je lui en fis des reproches, il ne m'écouta pas; je dus paraître contente pour ne pas le contrarier. Pourtant je trouvais cette dépense folle et je la regrettais. C'était payer bien cher le droit d'accepter comme prêt mes pauvres cinq cents francs.