»Comme elle aime cet être indigne d’affection! Qu’a-t-il fait pour cela? J’ai pris quelques renseignements, on sait que lui est un chevalier d’industrie vivant on ne sait trop comment; mais elle, est la fille d’un riche négociant qui l’avait élevée, assure-t-on, comme une duchesse. Je le croirais assez volontiers; ses manières sont charmantes, son esprit est fin, distingué; et je ne puis comprendre son amour pour un homme qui doit heurter à chaque instant la délicatesse de ses goûts. Eh! mon Dieu! je vous aime bien, vous, Céleste! nature sauvage, cœur sec, esprit révolté! Pourquoi ne l’aimerait-elle pas? L’âme n’a-t-elle pas ses mystères? Mais cette femme, je l’ai dit, sa faiblesse est son excuse.
»—Et moi? Ah! moi, Dieu m’a condamné et je suis le plus malheureux des hommes, voilà la mienne.»
»Je suis honteux moi-même du peu d’énergie que j’ai pour lutter contre la souffrance. Le désespoir est tout chez moi; je ne sais que me plaindre et mon cœur se révolte contre moi-même.
»A Saint-Vincent du Cap-Vert, le dimanche, je suis entré dans une église bâtie en bois; un bon prêtre disait la messe pour tous ces pauvres nègres. Quand on souffre, la prière fait du bien; j’ai demandé à Dieu de ne plus souffrir, j’ai pensé à ma pauvre sœur qui m’aimait tant, enfin j’ai tâché de reporter mes souvenirs sur tout ce que j’avais de bon, de beau et d’honorable dans ma vie; j’ai pleuré et je suis sorti honteux de moi-même, car, malgré moi, mes souvenirs étaient revenus vers vous. Je n’avais donc pu apporter à Dieu qu’un souvenir souillé par votre pensée et par mon amour pour vous; vous qui mettez toute votre gloire à être ce que vous êtes. Pauvre fille! que Dieu vous prenne en pitié! Comme il faut être fou pour vous parler ainsi! Vous n’estimez les hommes qu’autant qu’ils vous prennent pour ce que vous êtes, et vous méprisez ceux qui ont pour vous un autre sentiment. Ah! Céleste! Céleste! je me souviendrai toute ma vie de la première lettre que je vous ai écrite. C’est après la mort de mon père; je répondais à une lettre que j’avais reçue de vous, quoique je ne vous eusse point laissé mon adresse; car je voulais rompre, j’avais presque un pressentiment de l’avenir que vous me vouliez faire... Je vous ai répondu; je vous disais toutes mes espérances pour l’avenir; je vous décrivais ma chambre rouge, la chambre de ma mère (souvenir qui aurait dû me garantir). Je vous disais que je pensais à vous; je vous parlais du beau pays que j’avais devant ma fenêtre, de la nature, du soleil, et toutes choses enfin que vous ne pouviez comprendre, et avec lesquelles on aime à parler quand le cœur aime, car l’amour est le sentiment qui vous rapproche de la Divinité, et lui seul vous relève et vous régénère à vos propres yeux; on pardonne et on oublie tout, quand on a pour excuse l’amour. Eh bien! cette lettre fut ma première faute. Quand j’ai perdu mon père, c’est auprès de vous que j’ai été chercher une consolation... c’était ma première infamie. Depuis ce temps, Dieu m’a puni et s’est servi de vous pour cela. J’ai donc mérité tout ce qui m’est arrivé, et aujourd’hui encore, cette lettre dont chaque parole est une plainte, c’est encore une lâcheté de plus. Je voudrais être assez fort pour oublier et pour rire; je voudrais ne pas donner aux méchants le spectacle de ma douleur.
»J’avais trouvé parmi les matelots de l’équipage un Français: je m’en étais fait un ami.
»Mon pauvre petit matelot souffre des tortures. C’est, du reste, une histoire assez touchante que la sienne. Pauvre enfant! en me la racontant, hier, il semblait se confesser. On lui a fait payer bien cher une étourderie, un moment de faiblesse. Voilà une existence brisée, un homme de mort pour une pièce de cinq francs.
»En l’écoutant, je pensais à tous les heureux que j’aurais pu faire avec cette belle fortune que j’ai gaspillée sans qu’elle profite à personne. Je regrette de n’être plus riche, et si cela revient jamais, j’espère savoir en faire un meilleur usage. Sans s’en douter, il m’a donné une bonne leçon, dont je profiterai. Mon nouvel ami se nomme Jocelyn Moulin. Il a vingt ans à peine, mais on lui en donnerait trente; il a l’air mélancolique, soucieux; je devrais écrire: il avait, car il est peut-être mort au moment où je trace ces lignes: il râlait lorsque j’ai quitté sa cabine. Il a reçu une certaine éducation, et il souffre bien plus que d’autres du métier qu’il est obligé de faire. Il était enfant lorsqu’il a perdu son père, et sa mère, qui faisait un petit commerce, a eu la ridicule idée à la mode: elle l’a fait élever comme s’il devait avoir de la fortune; les portiers font apprendre le piano à leurs filles, elle voulut que son fils devînt un Raphaël. Elle s’imposa pendant quinze ans des privations inimaginables, et parvint à le faire admettre en qualité de rapin chez M. C..., un de nos peintres en renom par son originalité, et surtout par la réputation qu’on lui a faite d’être d’une avarice sordide. Jocelyn n’avait pas de vocation prononcée pour la peinture; mais il travaillait et serait arrivé avec plus de peine qu’un autre, mais il serait arrivé. Seulement, il vivait misérablement au milieu des autres élèves, qui avaient des parents plus aisés et qui pouvaient se donner quelques-unes de ces mille et une jouissances auxquelles Paris vous invite à chaque pas et qui ont tant d’attrait quand on a quinze ans. Il mangeait son pain sec, buvait de l’eau et ne fumait pas, quoique cela donnât un certain chic à ses camarades, auxquels le patron faisait l’honneur de demander du tabac, pour n’en pas acheter. Le pauvre Jocelyn ne pouvait aller au théâtre une fois par mois; il refusait toutes les invitations et résistait à la tentation avec un courage héroïque. Mais un jour, c’était la fête du roi, la Saint-Philippe, le premier jour de mai, les apprentis étaient en révolution, on avait été obligé de travailler jusqu’à midi. On allait déjeuner à Romainville, chercher des lilas, puis on reviendrait aux Champs-Élysées, voir les illuminations et tirer des pétards. Depuis trois jours, Jocelyn avait le cauchemar; il refusait d’être de la partie, et pour cause: cela coûtait cinq francs par tête. Il les avait bien demandés à sa mère; mais elle lui avait répondu en lui montrant la liste des dépenses qu’elle avait faites et qu’elle faisait chaque jour pour lui.
»—Avec cinq francs, je t’achèterai des souliers le mois prochain, et si tu les dépensais en bamboches, tu serais obligé de marcher pieds nus.