»A cette question, Jocelyn devint pâle comme un mort, il suivit la bande joyeuse; mais il était tremblant; sa gaieté était morte, le sourire expirait sur ses lèvres. On avait beau lui dire:—Amuses-toi donc pour ton argent au moins, tu le regretteras demain si tu veux; aujourd’hui, c’est fête.

»Il ne put ni boire ni manger; sa conscience s’était révoltée contre lui-même, il se reprochait de ne pas s’être soumis à sa mère avec résignation, il se disait qu’il aurait dû se trouver bien heureux de manger son pain sec en pensant aux malheureux qui n’en avaient pas. Cette journée de plaisir fut une journée de souffrance pour lui, pourtant il ne savait pas encore ce qui l’attendait; il se disait: Je vendrai quelque chose, j’avouerai tout à ma mère, elle viendra demain à l’atelier et je rendrai ces cent sous. Oh! je n’oserai jamais dire cela, je les jetterai sous un meuble et on les retrouvera.

»Jocelyn était logé chez son patron. Rentré dans la mansarde qu’il occupait sous les toits, il chercha ce qu’il pourrait vendre, mais il n’avait que le strict nécessaire. Sa mère emportait toutes les semaines ses effets à arranger et les rapportait à mesure; il fallait donc s’adresser à elle, avouer ne pas lui avoir tenu compte de ses sages remontrances. Le courage lui manquait à cette idée, car si sa mère était bonne et indulgente pour tout ce qui flattait sa manie de faire un artiste de son fils, elle avait toujours été très-sévère et avait résisté avec une grande fermeté à toutes les fantaisies qu’il avait pu avoir en dehors de son état. Il ne dormit pas une minute et descendit à l’atelier avant que personne fût levé. M. G... le vit, mais il ne lui adressa pas la parole, il se mit à son chevalet et siffla un air de chasse comme à son habitude. Jocelyn espéra qu’il ne s’était aperçu de rien, il respira plus librement. Les élèves arrivèrent les uns après les autres, et ce ne fut que lorsque le dernier fut à l’ouvrage que M. C... demanda en promenant un regard inquisiteur sur toutes les physionomies:

»—Qui de vous m’a chipé une pièce de cent sous, hier?

»Tous se mirent à rire; Jocelyn devint pâle comme le blanc qu’il étendait en ce moment sur sa palette, son pinceau lui échappa des mains et il chancela lorsqu’il voulut le ramasser. Il eut envie de dire: «C’est moi;» mais on se décide rarement à une bonne inspiration de ce genre, et puis M. C... reprit en le regardant: Je me serai peut-être trompé; pourtant j’avais compté là-bas, celui qui m’a donné l’argent a compté devant moi, les piles étaient égales, et lorsque j’ai voulu les arranger en rouleaux, hier, j’ai trouvé cinq francs de moins, c’est drôle. J’ai pensé que vous m’aviez fait une niche.

»—Avec l’argent, jamais! répondit un élève; et je ne pense pas que l’un de nous veuille se faire voleur pour cent sous.

»—J’aurais pris le sac, répondit un autre.

»En ce moment, la mère de Jocelyn entra pour demander la clef à son fils; elle tenait un petit paquet sous son bras, elle avait l’air enchanté d’elle-même.

»—Eh! bien, dit-elle en s’adressant aux élèves, êtes-vous remis de vos fatigues d’hier? On vous a vus faire vos gambades aux Champs-Élysées, il n’y avait de place que pour vous. Notre voisine m’a soutenu qu’elle avait vu Jocelyn avec vous, je savais bien qu’il ne pouvait pas y être, puisque je n’avais pas voulu lui donner d’argent. Il me boudait bien un peu, hier, en s’en allant, mais je lui apporte quatre belles chemises en calicot et nous allons faire la paix; il n’aurait plus que le souvenir de mes cent sous et ceci lui restera.

»M. C... observait Jocelyn depuis quelques minutes; il était devenu livide. Pour se donner une contenance il faisait semblant de travailler, mais dans son trouble il se trompa de couleur et mit du jaune dans un ciel bleu.